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Burkina Faso : « CultivaTech ne supprime pas l’engrais, elle supprime le hasard », explique Wendkuuni Ben Ahmad Tapsoba

Publié le 29 septembre 2026 par Kevin Bado

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Burkina Faso : « CultivaTech ne supprime pas l’engrais, elle supprime le hasard », explique Wendkuuni Ben Ahmad Tapsoba

Agriculteur et ingénieur en informatique, Wendkuuni Ben Ahmad Tapsoba a créé CultivaTech pour aider les producteurs burkinabè à mieux décider au champ, même sans connexion internet. L’application estime les caractéristiques du sol, adapte les doses d’engrais aux parcelles, alerte sur les variations de végétation et propose des outils de suivi agricole hors ligne. Le promoteur revient sur la genèse du projet, ses résultats en phase pilote, ses limites et ses ambitions d’expansion en Afrique de l’Ouest.

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Lefaso.net : Quel problème concret d’un producteur burkinabè avez-vous voulu résoudre en priorité ?

Wendkuuni Ben Ahmad Tapsoba : Le problème que j’ai voulu résoudre en priorité, c’est celui de la dose. Un producteur qui met de l’engrais applique presque toujours une recommandation générale (200 kg de NPK et 100 kg d’urée à l’hectare pour le maïs, par exemple), alors que son sol n’est ni celui de son voisin ni celui de la station de recherche où la recommandation a été établie. Il en résulte qu’il met trop là où il ne faut pas, ou pas assez là où il en faudrait. Dans les deux cas il perd de l’argent, et dans le premier il charge son sol inutilement. Ce que CultivaTech supprime, ce n’est pas l’engrais, c’est le hasard.

Pourquoi le fonctionnement sans réseau était-il essentiel ?

Le fonctionnement sans réseau était essentiel, parce qu’une application qui a besoin du réseau est inutile au moment précis où elle servirait.

Le producteur est dans son champ, souvent hors couverture. Il recharge son téléphone quand il peut, et ses données mobiles coûtent cher rapportées à ce qu’il gagne.

Si l’application devait interroger un serveur pour lui dire combien de sacs épandre, il n’aurait pas la réponse. Nous avons donc mis le calcul dans le téléphone, pas sur un serveur : le référentiel agronomique est embarqué avec l’application.

C’est aussi un choix sur le matériel. Nous ne demandons à personne d’acheter un capteur, un drone ou un téléphone particulier. Nous travaillons avec celui qu’il a déjà.

Que reste-t-il d’utilisable sans aucune connexion, et qu’est-ce qui exige une synchronisation ?

Sans connexion, l’application permet d’utiliser le traçage de la parcelle, les fiches techniques des cultures, le plan d’arrosage, le diagnostic phytosanitaire, le calendrier cultural, le suivi de production et les guides techniques. Cela représente tout ce qui se décide au champ.

Une connexion est en revanche nécessaire pour le marché numérique, la météo, l’estimation du sol par satellite, le suivi du couvert végétal et l’annuaire des boutiques. Ces données viennent de l’extérieur et ne peuvent pas être calculées dans le téléphone.

La synchronisation se fait d’elle-même dès que le réseau revient. L’agriculteur n’a aucune manipulation à faire, et ce qu’il a saisi hors ligne n’est jamais perdu.

D’où viennent les données de sol, et comment vérifiez-vous leur fiabilité ?

Ces données viennent d’iSDAsoil, une cartographie numérique des sols africains produite par Innovative Solutions for Decision Agriculture et publiée dans la revue PLOS Biology en 2021.

Le principe est le suivant : un modèle d’apprentissage automatique a été entraîné sur plus de cent mille échantillons de sol analysés en laboratoire à travers le continent. Il utilise comme variables explicatives l’imagerie des satellites Sentinel-2 et Landsat, le relief et le climat. Le modèle prédit ensuite les propriétés du sol partout, à 30 mètres de résolution, sur deux profondeurs, et il fournit son incertitude pixel par pixel.

Je veux être précis sur un point également. Ce n’est pas une analyse de laboratoire, c’est une estimation. Le satellite ne mesure pas le pH, il mesure une réflectance ; le reste est un modèle.

Pour la vérification locale, nous ne nous en remettons pas au modèle continental sans contrôle. Nous avons réuni 540 résultats d’analyses de laboratoire réelles, dont des données rendues publiques par le BUNASOL et d’autres obtenues auprès d’iSDA. Elles nous servent de référence pour confronter l’estimation satellitaire à des mesures faites sur des sols d’ici.

Nous voulons aller plus loin. J’ai pris contact avec le BUNASOL et déposé une correspondance en vue d’un partenariat, avec deux objectifs : poursuivre ces vérifications sur des parcelles burkinabè, et permettre à un producteur de commander une analyse de laboratoire directement depuis l’application, avec des points de prélèvement géolocalisés qui faciliteraient le travail des préleveurs.

L’idée n’est pas de remplacer le laboratoire. C’est que l’estimation dise où prélever, et que le laboratoire tranche.

Comment ces données deviennent-elles une quantité d’engrais ?

La transformation des données en quantité d’engrais se fait en trois temps.

D’abord, l’application délimite la parcelle et en calcule la surface exacte, au doigt sur l’image satellite, par marche GPS autour du champ, ou par saisie des coordonnées d’un titre foncier.

Ensuite, elle récupère l’estimation du sol sur une grille de 30 mètres, ce qui donne plusieurs points de mesure sur une même parcelle plutôt qu’une valeur unique.

Enfin, elle part de la recommandation officielle pour la culture concernée (celle de l’INERA pour le maïs, par exemple) et la corrige selon le pH, l’azote, le carbone et la texture estimés. La correction est plafonnée à plus ou moins 30 % : nous ne nous autorisons pas à nous écarter davantage d’une recommandation validée par la recherche.

Le résultat n’est pas affiché en kilogrammes par hectare mais en sacs et en arrosoirs, pour la surface réelle du champ.

Et l’application ne baisse pas toujours la dose : sur un sol pauvre, elle l’augmente.

Comment distinguez-vous une maladie d’un problème d’eau, de sol ou de climat ?

Nous ne les distinguons pas, et nous ne prétendons pas le faire.

Le suivi satellitaire calcule tous les cinq jours l’indice de végétation NDVI de la parcelle, à partir des bandes rouge et proche infrarouge de Sentinel-2, en écartant les images trop nuageuses. Quand cet indice baisse nettement par rapport aux semaines précédentes, l’application envoie une alerte.

Cette alerte dit une chose et une seule : il se passe quelque chose sur cette parcelle, allez voir. Elle ne nomme pas la cause. Un satellite mesure la vigueur d’un couvert végétal ; il ne fait pas de pathologie.

C’est ensuite le producteur qui regarde sa plante, et le module de diagnostic qui prend le relais.

Je tiens à préciser que l’application sait aussi qu’une baisse de NDVI est normale pendant la maturation, et n’alerte pas dans ce cas.

Comment fonctionne le diagnostic, et quel est son taux de fiabilité ?

Il faut que je corrige une formulation qui circule, y compris dans nos propres documents : ce n’est pas de l’intelligence artificielle, c’est un moteur de règles.

Concrètement, le producteur décrit en français ce qu’il voit : « feuilles jaunes », « trous dans les gousses », « taches brunes ». L’application compare cette description à 149 règles constituées à partir de la littérature agronomique sahélienne, notamment les travaux de l’IPR/IFRA du Mali, applicables au Burkina. Chaque règle associe des mots-clés, une maladie ou un ravageur, ses causes, le traitement et la prévention. Le moteur retient les règles qui correspondent le mieux et en propose jusqu’à trois, classées. VisionnerDes Documentaires

Tout cela se passe dans le téléphone : il n’y a aucune photo à envoyer et aucune connexion nécessaire.

Concernant la fiabilité, sur les quarante-quatre diagnostics réalisés pendant la phase pilote, quarante se sont révélés justes, soit 91 %.

Je précise tout de suite la limite de ce chiffre : quarante-quatre cas, c’est un petit échantillon. Il donne une indication solide, pas une garantie statistique. Nous continuerons à le suivre à mesure que le nombre de diagnostics augmentera, et je préfère annoncer 91 % sur quarante-quatre cas en donnant le dénominateur, plutôt qu’un chiffre rond sans lui.

Que se passe-t-il quand l’application n’est pas certaine ?

Quand l’application n’est pas certaine, elle le dit.

Quand plusieurs règles correspondent, elle en propose jusqu’à trois, classées par pertinence, et laisse le producteur trancher avec ce qu’il a sous les yeux. Quand aucune ne correspond, elle affiche « Aucun diagnostic trouvé pour ces symptômes » au lieu d’inventer une réponse.

C’est un choix. Une application agricole qui affirme avec assurance une bêtise fait plus de dégâts qu’une application qui reconnaît son ignorance : le producteur va acheter un traitement, l’appliquer, et perdre à la fois l’argent et le temps.

Le même principe vaut pour l’estimation du sol. Quand le service est injoignable, l’application le signale et s’en tient aux recommandations générales, sans faire semblant d’avoir affiné.

Quels résultats mesurables avez-vous obtenus ?

Concernant le rendement, les 116 producteurs que nous suivons enregistrent, au 15 septembre, en moyenne plus de 21 % de rendement supplémentaire, à superficie égale, matériel égal et charge de travail égale.

Je précise la façon dont nous comparons, parce qu’elle compte. Le point de départ n’est pas leur rendement moyen des années précédentes, mais le meilleur rendement qu’ils déclarent avoir atteint avant d’utiliser CultivaTech. C’est volontairement le test le plus difficile : nous nous mesurons à leur meilleure année, pas à leur année ordinaire.

Sur les dépenses, le résultat est plus intéressant qu’un simple gain. Pour 64 % des producteurs, le coût de production a augmenté d’environ 12 %, parce que l’analyse du sol leur a dit d’apporter davantage là où ils sous-fertilisaient. Pour les autres, il a baissé de 15 à 18 %. Et dans les deux cas, le rendement a progressé.

C’est exactement ce que fait l’application : elle ne réduit pas l’engrais, elle le met au bon endroit dans la bonne quantité. Dire « nous faisons économiser de l’engrais » serait faux pour les deux tiers de nos utilisateurs.

Nous avons mesuré d’autres résultats : sur notre propre parcelle de 2 850 m² à Koubri, le rendement a augmenté de 9,61 %. Nous avons aussi placé seize ouvriers agricoles par l’intermédiaire de l’application, et des producteurs ont dépensé 64 400 FCFA pour acheter des fiches techniques et des données de sol.

Je distingue un dernier résultat, qui est calculé et non mesuré : l’ économie de 35 000 FCFA par hectare que nous présentons sur un exemple de maïs. C’est un calcul à partir de la recommandation officielle et des prix 2026, pas une moyenne relevée sur un échantillon.

Avez-vous une comparaison avec des producteurs qui n’utilisent pas l’application ?

Non, nous n’en avons pas, et je tiens à ce que la distinction soit claire.

Ce que nous avons, c’est une comparaison avant et après chez les mêmes producteurs : leur rendement actuel face au meilleur qu’ils déclarent avoir atteint auparavant. C’est une donnée réelle, sur 116 exploitations, et c’est bien plus qu’une simulation. Mais ce n’est pas un groupe témoin.

Deux limites en découlent, que je préfère nommer moi-même.

La première, c’est que le point de départ est déclaré par le producteur, pas mesuré par nous. Nous l’avons choisi le plus exigeant possible (leur meilleure année, pas leur moyenne), mais il reste déclaratif.

La seconde, et la plus importante, c’est que sans producteurs comparables n’utilisant pas l’application, nous ne pouvons pas séparer notre effet de celui de la saison. Une bonne pluviométrie fait monter les rendements de tout le monde.

Construire ce dispositif demande de suivre deux groupes en parallèle sur une campagne complète, avec une structure de recherche ou une ONG. C’est l’un des usages que nous envisageons pour la dotation du Prix Pierre Castel.

Qui paie exactement ?

Ce sont des institutions qui paient, et très marginalement des producteurs.

Au 15 septembre, une institution de microfinance paie 400 000 FCFA par an pour un tableau de bord qui lui permet de suivre cent dossiers. Une organisation non gouvernementale paie 1 500 000 FCFA par an pour suivre cent bénéficiaires. Cinq boutiques d’intrants paient 5 000 FCFA par mois chacune pour figurer dans l’annuaire avec leur catalogue.

Cela fait 2 150 000 FCFA sous contrat, dont 2 075 000 déjà encaissés. S’y ajoutent les 64 400 FCFA d’achats directs dans l’application.

En face, nos charges d’infrastructure sont aujourd’hui de 1 700 FCFA par mois, ce qui correspond au nom de domaine. Elles monteront à environ 33 100 FCFA par mois au lancement officiel.

Ce sont donc les institutions qui financent la gratuité de l’essentiel pour l’agriculteur. C’est délibéré : un producteur qui hésite entre payer une application et acheter un sac d’engrais achètera le sac, et il aura raison.

Les agriculteurs devront-ils payer des fonctionnalités aujourd’hui gratuites ?

Non, ce qui est gratuit aujourd’hui le restera : la parcelle, les fiches techniques, le plan d’arrosage, le diagnostic, le suivi de production et le marché.

À partir du 19 novembre, un abonnement facultatif sera proposé, entre 1 500 et 4 500 FCFA par mois, pour des fonctions nouvelles : le diagnostic sur photo, les alertes par SMS et un assistant conversationnel.

Deux services resteront par ailleurs payants à l’acte, comme ils le sont déjà : l’analyse de sol détaillée avec sa carte et son rapport, à 4 500 FCFA, et le suivi satellitaire de la parcelle, à 1 500 FCFA par mois.

Je dois ajouter que nous sommes prudents sur ce volet. Faire payer un abonnement logiciel à un petit producteur est difficile, et nous ne construisons pas notre équilibre financier dessus. S'AbonnerAux Infos

Quelles données collectez-vous, à qui appartiennent-elles, comment sont-elles protégées ?

Nous collectons le prénom, le nom et le numéro de téléphone à l’inscription, le type de compte, les coordonnées GPS de l’exploitation, le contour des parcelles tracées, les productions suivies, les intrants utilisés et les rendements déclarés, ainsi que les diagnostics effectués.

Ces données appartiennent aux producteurs. Nous en sommes dépositaires, pas propriétaires.

Pour ce qui est de leur protection, les tables sensibles sont fermées en lecture directe. La clé publique contenue dans l’application ne permet pas d’y accéder : tout passe par des fonctions serveur qui vérifient l’identité du demandeur. Une organisation partenaire ne voit que les bénéficiaires rattachés à son propre programme, jamais les autres.

Sur le partage avec un tiers, le principe est le consentement explicite. Un producteur rattaché au programme d’une ONG donne son accord, et cet accord est horodaté. Le score de crédit agricole, qui permet à une institution de microfinance d’apprécier un dossier à partir de l’activité réelle du producteur, ne peut pas être calculé sans ce consentement.

Qu’avez-vous appris du terrain depuis décembre 2024 ?

J’ai appris trois choses du terrain, qui ont chacune changé le produit.

La première, c’est que le réseau est pire que prévu, mais pas là où on le croit. Ce n’est pas l’absence de couverture qui pose problème, c’est son intermittence. Une annonce publiée au marché partait dans le vide quand la connexion coupait en pleine opération. Nous avons construit une file d’attente : ce que le producteur saisit est conservé et renvoyé plus tard, sans qu’il ait à y penser.

La deuxième, c’est que les producteurs pilotent à distance. Nous pensions que la pompe connectée servirait surtout à programmer des arrosages. En réalité, ils la démarrent et l’arrêtent depuis là où ils sont. Leur demande suivante était claire : que l’arrosage se déclenche tout seul sur l’humidité réelle du sol, et s’arrête quand la cible est atteinte ou quand le réservoir se vide. Nous travaillons dessus.

La troisième, c’est que le diagnostic par photo ne marchait pas. Envoyer une image demande du réseau et de la batterie, et la photo d’une feuille dans un champ à midi est souvent inexploitable. Nous y avons renoncé et construit le diagnostic par description. C’est moins impressionnant sur le papier, et beaucoup plus utile au champ.

Quelles sont vos ambitions ?

À court terme, notre ambition est de sortir de la phase pilote. Le lancement officiel est fixé au 19 novembre 2026, avec un objectif de 3 000 utilisateurs actifs à la fin de l’année.

Ensuite, nous voulons sortir du Burkina, et c’est ce que nous défendrons à Cotonou le 30 septembre. Le socle technique est conçu pour être répliqué, mais je me garderai de dire que c’est facile. Chaque pays demande une adaptation agronomique, réglementaire et commerciale, avec un partenaire local. Nous visons un pilote au Mali et au Niger, puis la Côte d’Ivoire.

Trois chantiers m’importent particulièrement. Le premier est le partenariat avec le BUNASOL, pour lequel une correspondance est déjà déposée. Il a deux objectifs : poursuivre la vérification de nos estimations sur des sols burkinabè, et permettre de commander une analyse de laboratoire depuis l’application, avec des points de prélèvement géolocalisés. L’estimation dit où prélever ; le laboratoire tranche.

Le deuxième concerne les langues. L’application parle français, mooré et dioula. Le dispositif vocal est conçu pour que l’ajout d’une langue ne demande pas de retoucher le code : on enregistre des mots, pas des phrases. C’est ce qui rendra possible le fulfulde, le bambara et le haoussa.

Le troisième est le programme RADIA, que nous relançons sur quatre à cinq provinces. Pour la première promotion, en 2025, huit jeunes ont été formés gratuitement et cinq ont été placés. Les cinq sont encore en poste dix-huit mois après, à 65 000 FCFA par mois. C’est ce chiffre-là dont je suis le plus fier.

Hanifa Koussoubé

Lefaso.net

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