Les 100 Visages du Burkina Digital : Aboubacar Ouattara, du dioula à l'intelligence artificielle, rapprocher deux mondes
À 20 jours de l'ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui construisent le Burkina numérique. Cent personnalités, cent parcours. Aujourd'hui, nous mettons à l'honneur Zié Aboubacar Ouattara, ingénieur en intelligence artificielle originaire du Burkina Faso, cofondateur et directeur général de Djelia, dont le parcours, de Bobo-Dioulasso à Montréal en passant par Casablanca et Québec, pose une question devenue centrale à l'heure de l'IA générative : comment faire en sorte que les langues africaines ne restent pas à la porte de la révolution technologique en cours ?

Il suffit aujourd'hui de parler à son téléphone. Une phrase prononcée devient du texte. Un assistant vocal comprend une question. Une application traduit presque instantanément une conversation. Une intelligence artificielle peut même répondre avec une voix qui semble humaine. À condition de parler certaines langues.
Car derrière les performances spectaculaires de l'intelligence artificielle se cache une inégalité beaucoup moins visible : toutes les langues du monde ne disposent pas des mêmes données, des mêmes modèles ni des mêmes outils numériques. Aboubacar Ouattara connaît cette frontière intimement.
Il a grandi en parlant dioula. Il travaille aujourd'hui dans un univers technologique largement dominé par l'anglais. Entre les deux, il refuse de choisir. « Je ne veux pas que ces deux mondes restent séparés. » Et de cette conviction est née une ambition : apprendre aux machines à comprendre et à parler aussi les langues africaines.
De Bobo-Dioulasso à Casablanca
Le parcours commence à Bobo-Dioulasso, où Aboubacar Ouattara obtient son baccalauréat en 2017. Il part ensuite au Maroc et étudie l'informatique à l'Institut supérieur du Génie Appliqué de Casablanca. Il y obtient sa licence en 2020.
Mais avant même la fin de ses études, il commence à travailler. À partir de 2018, il devient développeur Web indépendant à Casablanca, puis à distance pour des clients installés en France. Places de marché. Plateformes sociales. Annuaires en ligne. Il participe notamment à la création de HappyCloset.ma, une marketplace consacrée aux articles pour mamans et bébés.
Le Web constitue alors son premier terrain professionnel. Créer une plateforme. Comprendre un besoin. Écrire le code permettant d'y répondre. Cette logique ne le quittera plus.
LaafiSoft : entreprendre aussi au Burkina
En 2020, alors qu'il poursuit encore ce parcours entre études et développement, Aboubacar Ouattara cofonde avec deux autres Burkinabè LaafiSoft, à Ouagadougou. Le problème auquel ils veulent répondre est concret : faciliter la prise de rendez-vous médicaux.
La plateforme permet aux patients de rechercher un médecin et de réserver un rendez-vous en ligne, tandis que les cabinets disposent d'un outil pour gérer leurs agendas. Aboubacar Ouattara en devient le responsable technique. Il conçoit la plateforme et dirige une petite équipe de développement. En 2021, le projet reçoit le trophée Génie TIC du ministère chargé de la Transformation digitale.
LaafiSoft poursuivra son activité jusqu'en 2024. Le projet finira par s'arrêter. Et cet élément mérite lui aussi d'être raconté. Car l'entrepreneuriat numérique n'est pas seulement une succession de succès. Certaines plateformes grandissent. D'autres trouvent difficilement leur modèle. Certaines expériences s'arrêtent. Mais les compétences, elles, restent. Pour Aboubacar Ouattara, LaafiSoft constitue surtout une première confrontation à une question qui reviendra régulièrement dans son parcours : comment utiliser une technologie pour résoudre un problème réel ?
Du Maroc au Québec pour apprendre l'intelligence artificielle
En 2021, nouvelle étape. Aboubacar Ouattara quitte le développement Web pour approfondir un domaine qui prend alors une importance croissante : l'intelligence artificielle. Direction le Québec. Il intègre l'Université Laval et y réalise une maîtrise en intelligence artificielle entre 2021 et 2023.
Le changement n'est pas seulement géographique. Il est aussi technologique. Le développeur qui construisait des plateformes Web entre désormais dans le monde des modèles capables d'apprendre à partir de données. Et rapidement, ces compétences trouvent un terrain professionnel.
Quand l'IA surveille les anomalies financières
En mai 2022, Aboubacar Ouattara rejoint Kaira Technologies, à Montréal, comme scientifique des données. Il évolue dans la fintech. Son travail porte notamment sur des modèles capables de détecter des anomalies et des changements de comportement financier. Il mène également de premières recherches autour d'un assistant conversationnel destiné à conseiller des personnes rencontrant des difficultés financières.
Ici, l'intelligence artificielle ne consiste plus à faire une démonstration spectaculaire. Elle doit détecter. Analyser. Identifier des signaux. Et éventuellement aider une personne à prendre une décision. L'IA commence à devenir un outil métier.
Puis vient une question personnelle
En 2024, alors qu'Aboubacar Ouattara construit des systèmes d'intelligence artificielle pour des clients nord-américains, un décalage devient difficile à ignorer. Les technologies de transcription progressent. Les systèmes de traduction progressent. Les assistants vocaux progressent. En anglais. En français. Et dans plusieurs autres langues disposant d'importantes ressources numériques. Mais lorsqu'il pense aux langues qu'il parle lui-même, le paysage change.Des langues utilisées quotidiennement par des millions de personnes en Afrique de l'Ouest restent beaucoup moins bien servies par les technologies d'IA. Le problème n'est pas nécessairement que les ingénieurs aient décidé de les ignorer. Il tient notamment à une matière première essentielle de l'intelligence artificielle moderne : les données.
Pour qu'une machine parle une langue, il faut d'abord qu'elle puisse l'apprendre
Les grands modèles d'intelligence artificielle apprennent à partir d'immenses quantités de textes, de sons et d'autres données. Plus une langue possède de contenus numérisés, structurés et utilisables pour l'entraînement, plus il devient possible de construire des outils performants autour d'elle. Pour beaucoup de langues africaines, cette ressource est beaucoup plus limitée. C'est ce constat qui pousse Aboubacar Ouattara à agir.
Avec Ibrahima Mounkoro et Seydou Diallo, du Mali, ainsi que Chrys Niongolo, du Congo, il crée en 2024 Djelia. L'entreprise se donne une mission : développer des outils d'intelligence artificielle pour les langues africaines.
Djelia : donner une voix numérique aux langues africaines
Le premier focus de Djelia porte sur le bambara. Trois grandes briques technologiques sont développées : la transcription de la parole ; la traduction ; et la synthèse vocale.
Derrière ces termes techniques se trouvent des usages extrêmement simples à imaginer. La transcription permet à une machine de transformer ce qu'une personne dit en texte. La traduction permet de passer d'une langue à une autre. La synthèse vocale fait le chemin inverse : elle transforme un texte en parole. Réunissez ces différentes briques et un horizon apparaît.
Un assistant vocal qui comprend une langue africaine. Un service public accessible oralement. Un outil éducatif capable de parler la langue de son utilisateur. Une application qui transcrit automatiquement une interview. Un système permettant à quelqu'un qui lit difficilement d'accéder à une information par la voix. La langue cesse alors d'être une barrière entre l'utilisateur et la machine.
Une question de technologie, mais aussi de souveraineté culturelle
C'est ici que le projet dépasse la seule performance informatique. Une langue n'est pas uniquement un moyen de transmettre une information. Elle porte une culture. Des expressions. Une manière de nommer le monde. Une mémoire. Si les interfaces numériques de demain deviennent de plus en plus conversationnelles, une question apparaît : dans quelles langues pourra-t-on converser avec elles ?
Aboubacar Ouattara intervient d'ailleurs publiquement sur la question de la souveraineté culturelle à travers l'intelligence artificielle et sur la place des langues ouest-africaines dans le numérique. Sa conviction tient dans une formule particulièrement forte : « Si nos langues ne sont pas comprises par les machines, elles finiront par être exclues de tout ce que les machines rendent possible. » L'enjeu n'est donc pas seulement de préserver les langues. Il est de leur permettre d'habiter les technologies du futur.
Construire en Afrique, travailler sur l'IA en Amérique du Nord
En parallèle de Djelia, la carrière professionnelle d'Aboubacar Ouattara continue de se développer en Amérique du Nord. Entre novembre 2024 et mars 2026, il travaille comme développeur IA chez AlleyCorp Nord, devenue ensuite Toboggan Lab. Il intervient notamment sur des projets d'intelligence artificielle dans le domaine de la santé aux États-Unis.
Et travailler avec l'IA dans la santé pose une question très différente de celle d'un simple chatbot. Une erreur n'a pas les mêmes conséquences. La fiabilité devient essentielle. Le contrôle aussi.
Empêcher l'IA de dire n'importe quoi
L'un des projets sur lesquels il travaille concerne un assistant conversationnel dans le domaine de la santé. Le problème est particulièrement intéressant. Comment utiliser la capacité d'un modèle d'IA à comprendre ce que demande un utilisateur sans le laisser inventer librement une réponse médicale ? Aboubacar Ouattara contribue à définir et mettre en œuvre une approche destinée à mieux encadrer le système tout en améliorant, selon son CV, la qualité de ses réponses d'environ un tiers.
Cette expérience touche à l'un des grands enjeux contemporains de l'intelligence artificielle. Un modèle génératif est capable de produire une réponse qui paraît convaincante. Mais une réponse convaincante n'est pas nécessairement vraie. Dans un domaine sensible, il faut donc construire des garde-fous. Définir ce que le modèle peut faire. Et surtout ce qu'il ne doit pas faire.
Comprendre le métier avant de construire l'agent
Depuis mars 2026, Aboubacar Ouattara travaille comme consultant en intelligence artificielle chez MoovAI, à Montréal. Il accompagne des entreprises dans l'identification de situations où l'IA peut réellement améliorer leurs opérations. Son CV cite notamment un projet pour Broccolini, acteur canadien de la construction. Il participe à la définition et à la conception d'un système d'agents d'intelligence artificielle destiné à faciliter l'accès à des informations importantes lors de l'estimation des projets et de l'analyse des contrats.
Le mot « agent » est aujourd'hui très utilisé dans le monde de l'IA. Il désigne, de manière simplifiée, un système capable d'utiliser un modèle d'intelligence artificielle et différents outils pour accomplir certaines tâches ou enchaîner des actions. Mais là encore, le plus important n'est pas l'effet de mode technologique. Le CV d'Aboubacar Ouattara insiste sur une autre partie de son rôle : comprendre les processus métier et leurs risques avant de les traduire en solution technique. Une technologie n'est utile que lorsqu'on sait précisément quel problème on lui demande de résoudre.
Montréal dans le quotidien, l'Afrique dans le projet
Le parcours d'Aboubacar Ouattara possède ainsi une géographie singulière. Bobo-Dioulasso. Casablanca. Québec. Montréal. Des projets aux États-Unis. Des entreprises canadiennes. Et pourtant, au cœur de son principal projet entrepreneurial actuel se trouve une question profondément ouest-africaine : comment permettre à nos langues d'exister pleinement dans le monde de l'intelligence artificielle ?
En août 2025, lors d'IndabaX Burkina, il intervient avec Seydou Diallo sur l'intégration de modèles d'IA pour les langues africaines dans des applications, avec une démonstration de l'API de Djelia. La distance géographique ne signifie donc pas nécessairement la distance avec les problématiques du continent. Elle peut aussi créer des ponts.
Et si le prochain milliard d'utilisateurs ne voulait pas parler anglais à une machine ?
Pendant longtemps, l'accès au numérique a été pensé autour de plusieurs barrières. Posséder un ordinateur. Disposer d'une connexion. Savoir utiliser un clavier. Savoir lire. L'intelligence artificielle conversationnelle pourrait en faire tomber certaines. Parce que la voix est une interface beaucoup plus naturelle. On n'apprend pas à parler comme on apprend à utiliser un logiciel. Mais cette promesse ne pourra devenir réellement inclusive que si les machines comprennent les langues dans lesquelles les populations s'expriment. Sinon, une nouvelle fracture numérique risque simplement de remplacer l'ancienne : non plus seulement entre ceux qui sont connectés et ceux qui ne le sont pas, mais entre les langues que les machines comprennent et celles qu'elles ignorent.
Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce qu'Aboubacar Ouattara représente une génération de professionnels burkinabè dont le terrain de travail est mondial, mais qui choisissent aussi d'appliquer leurs compétences à des problématiques africaines.
Parce qu'il a expérimenté très tôt l'entrepreneuriat numérique au Burkina avec LaafiSoft, en essayant de simplifier la relation entre patients et professionnels de santé.
Parce que son parcours l'a conduit du développement Web à la science des données puis à des applications avancées de l'intelligence artificielle dans la finance, la santé et aujourd'hui les systèmes d'agents IA.
Parce qu'avec Djelia, il s'attaque à l'une des grandes questions de l'inclusion numérique de demain : la présence des langues africaines dans les technologies d'intelligence artificielle.
Parce qu'il ne s'agit pas seulement de demander aux grands modèles mondiaux de mieux comprendre l'Afrique, mais aussi de construire les outils, les données et les compétences permettant aux Africains de participer eux-mêmes à cette évolution.
Et parce que sa vision résume peut-être mieux que tout le sens de son parcours : il a grandi en parlant dioula et travaille dans un métier où tout se fait en anglais. Son ambition est que ces deux mondes ne restent pas séparés.
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