Les 100 Visages du Burkina Digital : Cyriaque Paré, le journaliste qui a pris très tôt le virage du Web
À 24 heures de l'ouverture de Le Faso Digital 2026, notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui ont contribué à façonner le Burkina numérique se poursuit. Pour ce nouveau visage, nous remontons à une époque où Google venait à peine de naître, où Facebook, YouTube, WhatsApp et les smartphones n'existaient pas encore et où, au Burkina Faso, se connecter à Internet relevait encore de l'expérience réservée à une petite minorité. Notre portrait est aussi forcément particulier. Car raconter le parcours du Dr Cyriaque Paré, journaliste, chercheur en sciences de l'information et de la communication, enseignant et fondateur de LeFaso.net, revient pour nous à raconter une partie de notre propre histoire.

Une histoire qui commence avec le papier. Qui rencontre ensuite les premiers ordinateurs. Puis Internet. Et qui finit par donner naissance à l'une des aventures emblématiques de la presse numérique burkinabè.
Avant Internet, le journaliste
Cyriaque Paré est d'abord un homme de presse. Formé au Centre de formation professionnelle de l'information de Ouagadougou, (aujourd’hui ISTIC) il en sort en 1991, major de sa promotion. Il rejoint alors les Éditions Sidwaya comme journaliste-reporter. Reportage, rédaction, terrain : il apprend le métier dans une rédaction traditionnelle, à une époque où l'information s'écrit d'abord pour le papier. Et aux côtés d’une figure emblématique de la presse burkinabè, Norbert Zongo, qu’il aura comme maître de stage.
Il collabore également au Journal du jeudi. Et devient correspondant au Burkina Faso de l'hebdomadaire français Marchés Tropicaux et méditerranéens. Plus tard, après un passage à la Délégation générale à l’informatique, il reviendra à Sidwaya, entre 1997 et 1998, pour concevoir et réaliser Sidwaya Hebdo, dont il sera le redacteur en chef. Et qui sera l’un des premiers périodiques burkinabè a consacré une rubrique aux technologies de l’information et de la communication. Sa carrière aurait pu continuer ainsi. Mais en 1995, une affectation va modifier durablement sa trajectoire.
À la Délégation générale à l'informatique, une porte s'ouvre
Cette année-là, Cyriaque Paré devient attaché de presse à la Délégation générale à l'informatique. Nous sommes au milieu des années 1990. Internet commence à peine à entrer dans le vocabulaire des professionnels burkinabè. L'ordinateur personnel reste loin d'être banal et le téléphone portable n'a pas encore bouleversé les usages. C'est dans cet environnement que le journaliste découvre plus profondément l'informatique.
En 1996, il suit une formation en bureautique. En janvier 1997, il est formé à l'utilisation des services d'Internet dans le cadre du programme @frinet. Un article que lui consacre Lefaso.net en 2008 revient d'ailleurs précisément sur ce moment et présente son affectation à la Délégation générale à l'informatique comme le point de départ de sa passion pour les TIC.
Le journaliste commence alors à regarder Internet avec une question professionnelle : qu'est-ce que ce nouvel outil va changer dans la manière de produire et de diffuser l'information ? Cette interrogation ne le quittera plus.
Étudier Internet alors que l'Internet africain est encore à inventer
En 1998, Cyriaque Paré est lauréat de la très sélecte bourse de la Fondation Reuters. Il part étudier à l'Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, en France. Son sujet de recherche est remarquablement précoce : « L'utilisation d'Internet dans la presse écrite francophone africaine : le cas du Burkina Faso ». Nous sommes en 1998-1999. La plupart des médias africains commencent à peine à se demander ce qu'ils pourraient faire du Web.
L'année suivante, pour son DEA en sciences de l'information et de la communication, Cyriaque Paré poursuit l'exploration. Cette fois, son mémoire porte sur « Les communautés virtuelles : panorama et enjeux des forums africains ». A cette époque, on ne parle pas encore de réseaux sociaux mais de communautés virtuelles.
Relus plus d'un quart de siècle plus tard, les deux sujets prennent une saveur particulière. Internet a effectivement bouleversé les médias. Quant aux communautés virtuelles qu'il observait sur les forums et les newsgroupes, elles préfiguraient en partie l'immense espace de conversation publique que constituent aujourd'hui Facebook, X, WhatsApp, TikTok et les autres plateformes sociales. Cyriaque Paré n'est donc pas arrivé à Internet après son explosion. Il l'observait pendant qu'il était encore en train de naître en Afrique.
Avant Lefaso.net, il y eut Burkinet.com
C'est ici que les recherches complémentaires permettent d'enrichir l'histoire. Car Lefaso.net n'est pas sa première tentative de média sur Internet. Dans un témoignage livré quelques années plus tôt, Cyriaque Paré explique qu'il avait créé, dès la fin de l'année 1999, pendant qu’il était à Bordeaux, avec son ami Younoussa Sanfo, un premier portail : Burkinet.com. Premier portail après son tout premier site Web, développé en début 1999 en langage HTML pur après une initiation par un autre compatriote étudiant à l’université de Bordeaux, Augustin IDO. L'expérience de Burkinet.com va tourner court trois ans plus tard, victime de son succès et victime collatérale de la crise ivoirienne qui entraînera une dégradation des relations entre le Burkina et la Côte d’Ivoire. Après avoir subi plusieurs attaques, le site est abandonné.
On pourrait s'arrêter là. L'aventure numérique aurait pu n'être qu'une expérimentation de jeunesse, menée à une époque où le public connecté restait encore extrêmement limité. Mais quelques mois après l’arrêt de Burkinet.com, le projet revient sous une autre forme.
Boulevard Haussmann, Paris : Lefaso.net prend forme
Entre décembre 2001 et novembre 2007, Cyriaque Paré est attaché de presse à l'ambassade du Burkina Faso à Paris. C'est là que se produit un épisode particulièrement symbolique. Dans un témoignage, il raconte avoir créé Lefaso.net depuis un bureau de l'ambassade du Burkina Faso à Paris, boulevard Haussmann, avec le soutien d’un ami informaticien, Azize Ouédraogo. Objectif : mettre les technologies de l'information et de la communication au service de la visibilité du Burkina Faso et proposer une information régulièrement actualisée et professionnellement traitée sur le pays.
Lefaso.net est lancé le 19 octobre 2003, dans le prolongement de l'expérience Burkinet.com. Mais le contexte n'est pas celui d'aujourd'hui. Pas de 4G. Pas de smartphone. Pas de notifications poussées sur les écrans. Pas de réseaux sociaux capables de distribuer instantanément un article à des milliers de lecteurs. Il faut encore se connecter à Internet depuis un ordinateur, souvent lentement et à un coût non négligeable. Créer un média exclusivement tourné vers le Web revient donc à faire un pari assez audacieux : croire à l'existence future d'un lectorat numérique burkinabè qui reste encore largement à construire.
Un portail avant de devenir une rédaction numérique
Le modèle des débuts est d'ailleurs très différent de Lefaso.net d'aujourd'hui. Cyriaque Paré a expliqué qu'à ses débuts, le portail s'appuyait notamment sur les contenus produits par des médias burkinabè existants, dont Sidwaya, L'Observateur Paalga et Le Pays, L’Express du Faso, le Journal du jeudi, L’Opinion, L’Hebdomadaire du Burkina, Bendré, etc. qui disposaient déjà de versions numériques.
Une étude consacrée au web-journalisme au Burkina rappelle également que Lefaso.net est d'abord un portail de la presse préexistante, avant d'évoluer progressivement vers une rédaction employant ses propres journalistes Web. Cette évolution est importante. Elle raconte le passage d'une première époque du Web africain, où l'enjeu consistait principalement à mettre l'information existante en ligne, à une deuxième époque où Internet devient un espace possédant ses propres pratiques journalistiques. Le média en ligne n'est plus seulement la copie numérique du journal. Il devient une rédaction.
Relier le Burkina à sa diaspora
À ses débuts, l'un des publics naturels de Lefaso.net se trouve hors du Burkina Faso. Pour la diaspora, Internet bouleverse le rapport à l'information du pays. Un journal imprimé à Ouagadougou doit physiquement voyager pour atteindre Paris, Montréal ou Washington. Une page Web, elle, traverse la distance en quelques secondes. Ce changement technologique est aussi un changement géographique : l'actualité burkinabè cesse d'être prisonnière de son lieu de production.
Le parcours diplomatique de Cyriaque Paré a probablement contribué à cette intuition. Il expliquait encore en 2025 que ses années au ministère des Affaires étrangères et en ambassade l'avaient sensibilisé à la nécessité d'utiliser les TIC pour renforcer le rayonnement du Burkina Faso. Internet devient ainsi à la fois un outil médiatique et une fenêtre ouverte sur le pays.
Le lecteur cesse d'être silencieux
Mais le Web change autre chose. Le lecteur peut désormais répondre. Commenter. Contredire. Compléter. Débattre avec d'autres lecteurs qu'il ne connaît pas et qui peuvent se trouver à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso, Abidjan, Paris ou New York. Pour Cyriaque Paré, qui avait consacré dès 1999-2000 son mémoire de DEA aux communautés virtuelles et aux forums africains, ce phénomène constitue presque un passage de la théorie à la pratique.
Le journaliste n'est plus seulement confronté à son article. Il l'est également à la conversation que cet article déclenche. Avec les opportunités que cela représente pour le débat public, mais aussi les difficultés : modération, rumeurs, agressivité, manipulation et, plus tard, désinformation massive sur les réseaux sociaux.
Le praticien devient chercheur de sa propre révolution
C'est probablement ici que le parcours de Cyriaque Paré acquiert toute sa singularité. Il participe à la transformation qu'il étudie. En décembre 2007, il soutient à l'Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 une thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication intitulée « Médias et société de l'information en Afrique de l'Ouest : enjeux, discours et appropriations ». Le travail obtient la mention « Très honorable avec les félicitations du jury ».
En 2011, il rejoint comme chercheur l'Institut des Sciences des Sociétés du CNRST et est inscrit sur la liste d'aptitude du CAMES aux fonctions de chargé de recherche et plus tard de maître de recherche en sciences de l'information et de la communication. Le journaliste du terrain et le communicant institutionnel devient donc aussi celui qui prend de la distance pour comprendre ce que le numérique fait au journalisme et à la communication.
« Leurres et lueurs du Net »
Ses publications montrent d'ailleurs qu'il ne porte pas sur Internet un regard naïvement technophile. Il écrit sur les médias africains en ligne, les réseaux sociaux, les cultures et langues sur Internet ou encore les difficultés des médias burkinabè à trouver des stratégies éditoriales et économiques adaptées aux nouveaux environnements numériques. L'un de ses textes porte un titre qui résume assez bien cette distance critique : « Burkina Faso : Leurres et lueurs du Net ».
Les lueurs, parce que le numérique démocratise la publication, accélère la circulation de l'information et ouvre de nouveaux espaces d'expression. Les leurres, parce qu'une innovation technologique ne règle pas automatiquement les problèmes économiques, professionnels ou démocratiques des médias. Et plus de vingt ans après la naissance de Lefaso.net, les questions ont encore changé.
Après la révolution du Web, celle des plateformes
En 2023, invité à réfléchir à l'avenir de la presse écrite burkinabè face à la digitalisation, Cyriaque Paré décrit une transformation dans laquelle chacun peut désormais devenir à la fois consommateur et créateur de contenus. Le bouleversement est considérable. Dans les années 2000, les médias traditionnels se demandaient comment affronter les médias en ligne. Aujourd'hui, médias traditionnels et médias en ligne doivent affronter un troisième acteur : les grandes plateformes numériques.
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Cyriaque Paré alerte ainsi sur la concurrence exercée par les plateformes internationales, notamment sur le marché publicitaire dont dépendent les médias locaux. Autrement dit, la révolution dont il fut l'un des acteurs a produit sa propre révolution. Le média numérique qui constituait autrefois la rupture doit désormais lui-même se réinventer.
Former ceux qui raconteront le monde numérique
La réponse passe aussi par la formation. Depuis 2008, Cyriaque Paré enseigne notamment le web-journalisme, la communication digitale et les métiers de l'information et de la communication à l'université. En décembre 2017, il franchit une nouvelle étape en créant l'Institut supérieur de la communication et du multimédia (ISCOM). Un établissement comme dédié à la formation au journalisme et à la communication numériques ainsi qu'au développement Web.
La trajectoire dessine alors une sorte de cycle. Apprendre. Expérimenter. Entreprendre. Chercher. Transmettre. Le journaliste qui avait dû apprendre les services d'Internet à la fin des années 1990 forme désormais des étudiants nés dans un monde où Internet existe depuis toujours.
Structurer aussi la presse numérique
Avec le temps, l'enjeu n'est plus seulement de créer des médias en ligne. Il faut aussi organiser le secteur. Cyriaque Paré participe à la création de l'Association des éditeurs et professionnels des médias en ligne du Burkina Faso en 2015 qu’il présidera pendant deux mandats de quatre ans chacun. En avril 2023, à Abidjan, il est également élu président de la Fédération des associations de professionnels de presse et éditeurs en ligne d'Afrique de l'Ouest (FAPPELAO). Cette responsabilité élargit le terrain.
Les problématiques auxquelles sont confrontés les médias numériques burkinabè — modèle économique, régulation, plateformes, formation, responsabilité professionnelle — sont largement partagées par leurs homologues ouest-africains. Après avoir contribué à construire un média, il s'agit donc aussi de contribuer à structurer un métier et un écosystème.
De la presse en ligne à la réflexion sur le Burkina digital
Le parcours se poursuit aujourd'hui dans un environnement encore plus complexe. Réseaux sociaux, intelligence artificielle, cybersécurité, souveraineté numérique, économie des plateformes : les enjeux du numérique débordent désormais largement le seul secteur des médias.
En avril 2025, lors du premier Forum des nouveaux médias à Ouagadougou, Cyriaque Paré est ainsi choisi pour prononcer la conférence inaugurale consacrée à la gestion des nouveaux médias dans un contexte de lutte contre le terrorisme. La question dit beaucoup de l'évolution du paysage. Il y a vingt-cinq ans, il fallait expliquer ce qu'Internet pouvait apporter au journalisme. Aujourd'hui, il faut réfléchir à la responsabilité des nouveaux médias dans une société confrontée à la désinformation, aux tensions géopolitiques, aux enjeux de souveraineté et à la transformation accélérée des modes de production de l'information. Le problème n'est donc plus de savoir si le numérique transformera la société burkinabè. Il est de savoir quelle transformation nous voulons construire.
Un pionnier qui continue d'interroger la révolution qu'il a accompagnée
L'intérêt du parcours de Cyriaque Paré tient finalement à cette continuité. En 1998, il étudiait l'utilisation d'Internet dans la presse africaine. En 1999, il expérimentait un premier site Web avec Mediafrique.com et un premier portail avec Burkinet.com. En 2003, il lançait Lefaso.net. En 2007, il soutenait une thèse sur les médias et la société de l'information en Afrique de l'Ouest. Puis sont venus l'enseignement, la recherche, la formation et la structuration professionnelle des médias numériques.
Plus de vingt-cinq ans après ses premières recherches sur Internet, il continue d'interroger les conséquences de la révolution numérique sur le journalisme. Et cette longévité permet d'observer quelque chose de rare : un même homme aura connu presque toutes les grandes étapes de la presse numérique burkinabè, depuis le Web balbutiant jusqu'à l'ère de l'intelligence artificielle.
Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce qu'il fait partie de ceux qui se sont intéressés à Internet au Burkina Faso à une époque où le réseau était encore loin d'être un outil quotidien.
Parce que dès 1998, il consacrait ses recherches universitaires à l'utilisation d'Internet par la presse francophone africaine et, l'année suivante, aux premières communautés virtuelles du continent.
Parce qu'après une première expérience avec Burkinet.com en 1999, il a fondé Lefaso.net en 2003, contribuant ainsi à installer durablement le média en ligne dans le paysage informationnel burkinabè.
Parce qu'il n'a pas seulement pratiqué cette transformation : il en a fait un objet de recherche scientifique, avec une thèse et de nombreuses publications consacrées aux médias, à Internet et aux réseaux sociaux en Afrique.
Parce qu'à travers l'enseignement puis la création de l'ISCOM, il transmet désormais cette expérience aux nouvelles générations de journalistes et communicants.
Parce qu'il s'est engagé dans la structuration professionnelle de la presse en ligne au Burkina Faso et en Afrique de l'Ouest.
Et parce que son parcours résume finalement un quart de siècle de transformation médiatique : il a commencé à réfléchir au journalisme sur Internet lorsque peu de gens encore lisaient l'actualité sur un écran ; il poursuit aujourd'hui cette réflexion à une époque où chacun peut devenir producteur de contenus depuis son téléphone et où l'intelligence artificielle s'apprête à rebattre une nouvelle fois les cartes.
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