Les 100 Visages du Burkina Digital : Dr Clément Compaoré, de Munich à Koudougou, réinventer la classe à l'ère numérique
À sept jours de l'ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui construisent le Burkina numérique. Aujourd'hui, nous mettons à l'honneur Dr Clément Compaoré, maître-assistant en sciences de l'éducation à l'École Normale Supérieure du Burkina Faso, spécialiste des technologies de l'éducation et de la didactique de l'allemand, dont le parcours relie depuis plus d'une décennie apprentissage des langues, recherche scientifique, formation à distance et innovation pédagogique.
Imaginez une salle de classe sans murs. L'enseignant se trouve à Ouagadougou ou à Koudougou. L'apprenant peut être ailleurs au Burkina Faso, voire dans un autre pays. Entre eux : un écran, une plateforme, des exercices, des vidéos, un forum, un espace de discussion. Mais une question demeure.
Mettre un cours sur Internet suffit-il à créer un véritable apprentissage ?
Pour Clément Compaoré, la réponse est non. Car numériser l'éducation ne consiste pas à remplacer un tableau noir par un écran. Il faut encore penser la manière dont l'apprenant progresse, interagit, reçoit des explications, collabore avec d'autres et construit ses connaissances. C'est précisément sur cette frontière entre technologie et pédagogie que s'est construit son parcours.
À Ouagadougou, l'allemand comme première porte
L'histoire commence loin des plateformes numériques et de l'intelligence artificielle. Entre 2006 et 2010, Clément Compaoré entame les études germaniques à l'Université de Ouagadougou, aujourd'hui Université Joseph Ki-Zerbo. Il y obtient sa licence, puis poursuit jusqu'à la maîtrise en études germaniques, option linguistique.
La langue allemande devient son premier champ d'expertise. Mais très tôt, une deuxième question apparaît : comment mieux apprendre une langue ? Entre 2008 et 2010, il enseigne déjà l'allemand et le mooré à des enfants, élèves et adultes de familles germanophones à Ouagadougou. Son travail consiste notamment à préparer des activités permettant d'apprendre les deux langues de manière ludique. Deux langues. Deux cultures. Deux manières d'enseigner. Et déjà cette volonté de ne pas réduire l'apprentissage à la mémorisation.
2009 : expérimenter soi-même l'apprentissage à distance
Un détail de son parcours prend, avec le recul, une importance particulière. En 2009, alors qu'il est encore étudiant au Burkina Faso, Clément Compaoré suit à distance un cours d'allemand langue étrangère de niveau B2 sur la plateforme multimédia Deutsch-Uni de Munich. Il découvre ainsi l'enseignement en ligne d'abord comme apprenant. Ce point est important. Avant de concevoir des dispositifs numériques pour les autres, il fait lui-même l'expérience de la distance.
Que signifie apprendre lorsqu'un enseignant n'est pas physiquement devant soi ? Comment rester motivé ? Comment comprendre une consigne ? Comment interagir ? Comment la plateforme peut-elle remplacer certaines fonctions de la salle de classe sans perdre la dimension humaine de l'apprentissage ? Quelques années plus tard, ces interrogations deviendront des objets de recherche.
Munich : faire du numérique un sujet scientifique
En 2010, Clément Compaoré poursuit son parcours à l'Université Louis-et-Maximilien de Munich. Il y prépare un Master of Arts en allemand langue étrangère. Son mémoire porte déjà directement sur le numérique : le potentiel des forums de discussion pour l'apprentissage collaboratif des langues étrangères sur les plateformes de formation à distance.
Nous sommes alors au début des années 2010. Les cours en ligne existent, mais la généralisation de la visioconférence et de l'enseignement à distance que le monde connaîtra pendant la pandémie est encore loin. Clément Compaoré s'intéresse pourtant déjà à une question devenue aujourd'hui centrale : comment apprendre ensemble lorsqu'on n'est pas dans la même pièce ? Un forum peut-il devenir un espace pédagogique ? Les apprenants peuvent-ils s'entraider ? L'échange entre pairs améliore-t-il l'apprentissage ? Le numérique commence alors à devenir pour lui autre chose qu'un outil. Il devient un objet de recherche.
Tuteur dans une classe virtuelle
Entre 2011 et 2017, il passe progressivement de l'autre côté de l'écran. Il intervient comme tuteur de cours en ligne sur la plateforme Deutsch-Uni Online. Ses tâches permettent de comprendre ce qu'est réellement la formation à distance lorsqu'elle est structurée : organiser le cours, communiquer avec les participants, corriger leurs productions écrites et orales, leur donner un retour sur leur progression, conseiller leur apprentissage, encadrer les travaux collectifs et modérer les forums et chats de la classe.
Autrement dit, l'enseignant n'a pas disparu. Son rôle s'est transformé. Dans une classe traditionnelle, il occupe un espace physique. Dans une classe virtuelle, il doit créer de la présence autrement. Répondre. Encourager. Structurer. Relancer. Faire collaborer. La technologie fournit l'espace. La pédagogie lui donne vie.
Moodle : apprendre à construire la classe numérique
Entre octobre 2012 et août 2013, Clément Compaoré devient assistant de recherche et concepteur pédagogique à l'Institut d'allemand langue étrangère de l'Université de Munich. Il participe à la planification, à la conception, à la mise en œuvre, à la supervision et à l'évaluation d'un module de cours en ligne développé sous Moodle. Le module porte sur l'écriture scientifique. Cette expérience l'amène au cœur de ce que l'on appelle l'ingénierie pédagogique.
Il ne suffit plus d'enseigner un cours. Il faut le concevoir. Déterminer les objectifs. Choisir les activités. Organiser les contenus. Prévoir les interactions. Imaginer comment l'apprenant recevra un retour. Et enfin vérifier si le dispositif fonctionne. Le numérique éducatif cesse alors d'être une simple affaire d'outils. Il devient un travail d'architecture.
Un doctorat entre langue, psychologie et technologies éducatives
En octobre 2012, Clément Compaoré entame également son doctorat à l'Université de Munich. Sa formation est interdisciplinaire : allemand langue étrangère comme discipline majeure, psychologie comme discipline mineure, au sein du programme doctoral du Munich Center of the Learning Sciences.
Le choix est révélateur. Pour comprendre l'apprentissage numérique, connaître la technologie ne suffit pas. Il faut aussi comprendre comment l'être humain apprend. Comment il traite une information. Comment il mémorise. Comment une représentation visuelle facilite — ou complique — la compréhension.
Sa thèse porte précisément sur l'évaluation des processus collaboratifs d'enseignement et d'apprentissage en ligne et sur l'utilisation d'animations grammaticales fondées sur la cognition dans les classes virtuelles. Elle obtient la mention Magna cum laude. Voilà probablement le cœur scientifique de son parcours. Utiliser la technologie non parce qu'elle est nouvelle, mais parce qu'elle peut être conçue à partir de ce que nous savons de l'apprentissage.
Concevoir pour apprendre ensemble
En 2017, cette expertise est mobilisée dans un projet européen. Clément Compaoré travaille comme ingénieur pédagogique sur une unité d'apprentissage à distance consacrée à l'apprentissage collaboratif, dans le cadre du projet Tempus Consortium for Modern Language Teacher Education. Il conçoit les objectifs d'apprentissage, les exercices de réflexion, les textes, les images, les activités d'assimilation et le glossaire de l'unité.
L'exemple permet de comprendre ce qui distingue un bon dispositif d'e-learning d'une simple collection de fichiers PDF. Une formation numérique doit être scénarisée. Chaque ressource doit avoir une fonction. Chaque exercice doit correspondre à un objectif. Chaque interaction doit contribuer à l'apprentissage. Ce travail est souvent invisible pour l'apprenant. Mais c'est précisément lui qui transforme une plateforme en environnement pédagogique.
Enseigner aussi aux adultes
Entre 2017 et 2021, Clément Compaoré enseigne l'allemand et le français dans plusieurs structures de formation pour adultes en Allemagne. Il intervient notamment dans des universités populaires de Munich et d'Erding ainsi que pour Cartus Intercultural and Language Solutions, où il dispense des formations en allemand de survie, allemand technique et communication interculturelle.
Cette expérience élargit encore son regard. Un adulte n'apprend pas comme un enfant. Un professionnel qui doit rapidement communiquer dans un nouvel environnement n'a pas les mêmes besoins qu'un étudiant en linguistique. La pédagogie doit donc s'adapter au public, à son objectif et à son contexte. Le numérique aussi.
Le blended learning : ne pas opposer écran et salle de classe
En 2019, il obtient à Berlin une certification de European E-Learning Manager, à l'Institute for Learning Design & Management de l'Université Steinbeis. La formation elle-même combine présentiel, apprentissage en ligne et séminaires virtuels en direct. Son travail de fin de parcours porte sur la conception d'un dispositif de blended learning — ou apprentissage mixte — appliqué à l'éducation des adultes, à partir d'un cours de français.
L'idée mérite d'être soulignée. Le débat sur le numérique éducatif est parfois présenté comme une opposition : présentiel ou distance ? Professeur ou technologie ? Livre ou écran ? L'apprentissage mixte propose une autre approche. Prendre ce que chaque modalité offre de meilleur. Certaines activités peuvent être réalisées en autonomie. D'autres nécessitent une interaction directe. Certaines ressources peuvent être consultées plusieurs fois en ligne. D'autres apprentissages gagnent à être accompagnés par un enseignant. Le numérique n'est donc pas nécessairement destiné à remplacer la salle de classe. Il peut la prolonger.
2021 : revenir enseigner et chercher au Burkina Faso
Après plusieurs années en Allemagne, Clément Compaoré rejoint l'École Normale Supérieure de Koudougou en juin 2021 comme assistant en sciences de l'éducation. En juillet 2024, il devient maître-assistant. Ses domaines de spécialisation sont clairement identifiés : technologies de l'éducation et didactique de l'allemand.
Le retour donne une autre portée à son parcours. L'expérience accumulée dans les environnements universitaires et numériques allemands peut désormais être confrontée aux réalités de l'enseignement burkinabè. Car importer un outil ne suffit pas. Encore faut-il l'adapter aux conditions locales. À la connectivité. Aux équipements disponibles. Aux compétences numériques des enseignants. Aux habitudes pédagogiques. Aux contraintes des apprenants. C'est dans cette adaptation que se joue une grande partie de l'avenir de l'éducation numérique.
Former ceux qui enseignent
Son CV indique plus de dix années d'expérience dans l'enseignement de l'allemand et la formation à distance. Il mentionne également la conception et l'animation d'une vingtaine d'ateliers de formation, en présentiel comme à distance, destinés aux enseignants et apprenants d'allemand. Cette dimension est essentielle. La transformation numérique de l'éducation ne dépend pas seulement du nombre d'ordinateurs ou de plateformes disponibles. Elle dépend des enseignants.
Un enseignant qui comprend comment scénariser un cours numérique peut transformer un outil simple en expérience pédagogique efficace. À l'inverse, une plateforme sophistiquée peut devenir inutile si elle n'est utilisée que comme espace de dépôt de documents. Former les formateurs devient donc un levier de multiplication. Chaque enseignant accompagné peut à son tour toucher des dizaines ou des centaines d'apprenants.
Et puis arrive ChatGPT
Après les plateformes d'apprentissage, les forums, Moodle et les classes virtuelles, une nouvelle rupture technologique apparaît : l'intelligence artificielle générative. Clément Compaoré choisit une nouvelle fois de se former. De mai à juillet 2024, il suit auprès de l'École Supérieure d'Infotronique d'Haïti une formation consacrée à la compréhension de l'intelligence artificielle et au prompt engineering avec ChatGPT. Le programme aborde les concepts et enjeux de l'IA générative ainsi que différentes techniques permettant de structurer les instructions adressées aux modèles de langage.
Le parcours est cohérent. L'homme qui étudiait hier les forums collaboratifs et les animations grammaticales doit aujourd'hui se demander ce que change une machine capable de produire une explication, un exercice, une traduction ou un texte en quelques secondes. La question pédagogique revient. Parce qu'un outil peut produire un cours, cela signifie-t-il qu'il sait enseigner ? Pas nécessairement.
L'IA entre dans la mallette de l'enseignant
En 2026, Clément Compaoré poursuit cette réflexion avec une certification intitulée « E-Mallette pédagogique pour l'enseignant innovant », proposée par l'Université de Sousse en partenariat avec l'Université d'Alexandrie. La formation porte sur la conception de ressources pédagogiques numériques, leur scénarisation, les approches pédagogiques innovantes, l'intégration des outils d'intelligence artificielle, l'utilisation des plateformes d'apprentissage et le tutorat en ligne.
Le terme « mallette » est intéressant. L'intelligence artificielle y apparaît comme un outil parmi d'autres. Elle ne remplace ni la pédagogie ni l'enseignant. Elle rejoint un ensemble de ressources qu'il faut savoir sélectionner et utiliser en fonction d'un objectif d'apprentissage. Cette approche permet d'éviter deux excès : considérer l'IA comme une menace à bannir ou comme une solution magique capable de résoudre tous les problèmes éducatifs.
Créer son propre institut numérique
L'une des réalisations les plus significatives de son parcours est probablement la création de l'Institut Numérique de Langue Allemande (https://inla.bf/), dont il est le promoteur. Le CV le présente comme un centre de langue et de formation proposant des dispositifs d'apprentissage entièrement en ligne.
Le symbole est fort. Après avoir été apprenant à distance... Puis tuteur en ligne... Concepteur pédagogique... Chercheur sur l'apprentissage collaboratif... Ingénieur pédagogique... Formateur... Il devient promoteur de son propre dispositif numérique d'apprentissage. Le parcours forme presque une boucle. Ce qu'il avait découvert comme étudiant en 2009 devient, des années plus tard, un service qu'il contribue lui-même à proposer.
Une langue étrangère, mais une innovation bien burkinabè
Pourquoi consacrer autant d'énergie à l'enseignement numérique de l'allemand au Burkina Faso ? Parce que l'accès aux langues peut lui-même devenir un enjeu d'opportunités. Études. Mobilité universitaire. Recherche. Emploi. Coopération internationale. Mais la formation linguistique reste souvent liée à des contraintes géographiques : il faut pouvoir se déplacer, habiter près d'un centre de formation ou adapter son emploi du temps.
Le modèle en ligne réduit une partie de ces barrières. Il ne les supprime pas toutes — la connexion Internet et l'équipement restent eux-mêmes des contraintes — mais il élargit l'espace possible de la classe. L'étudiant n'est plus obligé d'être physiquement proche de son enseignant. Et cette transformation dépasse largement l'allemand. Ce qui est expérimenté pour une langue peut nourrir une réflexion plus large sur la formation à distance au Burkina Faso.
La recherche comme boussole
Un autre élément distingue le profil de Clément Compaoré : sa pratique du numérique éducatif est adossée à la recherche. Son CV mentionne plusieurs publications scientifiques, communications et présentations lors de rencontres internationales au Burkina Faso, en Allemagne, en Autriche, en Chine, en Italie, au Kenya, au Rwanda, en Suisse et en Thaïlande. Cette dimension compte dans un secteur où les innovations technologiques sont souvent adoptées très rapidement.
Une application devient populaire. Une plateforme promet de révolutionner l'école. Une intelligence artificielle apparaît. Et la tentation est grande de la déployer immédiatement. La recherche pose d'autres questions. Est-ce que cela améliore réellement l'apprentissage ? Pour quels apprenants ? Dans quelles conditions ? Avec quelles limites ? Avec quels effets sur l'enseignant ? La technologie propose. La pédagogie expérimente. La recherche évalue.
Construire aussi des ponts entre les communautés
Le parcours de Clément Compaoré comporte enfin une importante dimension associative et interculturelle. Depuis 2017, il est cofondateur et représentant en Afrique de l'Ouest de l'organisation Giving Africa a New Face, créée à Munich. Depuis mars 2025, il occupe également la vice-présidence du bureau burkinabè de la Société Ouest Africaine de Didactique des Disciplines.
Son CV retrace également de nombreuses expériences de mentorat, d'organisation de colloques, d'accompagnement de boursiers internationaux et de rencontres interculturelles.
Là encore, un fil rouge apparaît. Créer des espaces où des personnes peuvent apprendre les unes des autres. Dans une salle. Dans une association. Dans un colloque. Ou derrière un écran.
Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce que Dr Clément Compaoré travaille sur l'éducation numérique depuis une époque où les classes virtuelles, les forums pédagogiques et l'apprentissage collaboratif en ligne étaient encore loin d'avoir la visibilité qu'ils possèdent aujourd'hui.
Parce qu'il a connu la formation à distance sous presque tous ses angles : apprenant, tuteur, enseignant, concepteur pédagogique, ingénieur pédagogique, chercheur et désormais promoteur d'un institut numérique.
Parce que son doctorat relie sciences de l'apprentissage, psychologie, didactique des langues et technologies éducatives, rappelant que la transformation numérique de l'école est d'abord une question pédagogique.
Parce qu'après plusieurs années de formation, d'enseignement et de recherche en Allemagne, il met aujourd'hui cette expertise au service de l'École Normale Supérieure du Burkina Faso.
Parce qu'il contribue à former des enseignants et des apprenants à l'utilisation réfléchie des technologies éducatives.
Parce qu'avec l'Institut Numérique de Langue Allemande, il passe de la recherche à la construction concrète d'une offre de formation entièrement en ligne.
Et parce que le défi numérique du Burkina Faso ne consiste pas uniquement à connecter les écoles ou à multiplier les plateformes. Il consiste aussi à inventer des pédagogies adaptées à un monde où l'on peut désormais apprendre partout, à tout moment et avec des outils profondément nouveaux.
Avec Dr Clément Compaoré, la salle de classe ne disparaît pas : elle change de frontières. Et le véritable enjeu n'est plus seulement de mettre l'éducation en ligne, mais de faire en sorte qu'en ligne comme en présentiel, la technologie reste au service de l'apprentissage.
www.lefasodigital.net