Les 100 Visages du Burkina Digital : Dr Moïse Convolbo, du cloud à l’IA, un Burkinabè aux frontières de l’innovation mondiale
À 33 jours de l'ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui construisent le Burkina numérique. Cent personnalités, cent parcours. Aujourd'hui, zoom sur le Dr Wendkuuni Moïse Convolbo, dirigeant Data & Intelligence artificielle, chercheur et inventeur de brevets en IA. Du Burkina Faso à Taïwan puis au Japon, son parcours illustre la capacité des talents burkinabè à prendre place au cœur de l'innovation technologique mondiale, sans jamais perdre de vue leur pays et le continent africain.

Tout commence par un désaccord. Nous sommes en 2008. Le cloud computing n’a pas encore envahi le vocabulaire des entreprises. Les grandes plateformes qui structurent aujourd’hui une partie de l’économie numérique mondiale sont encore balbutiantes.
À l’époque, Larry Ellison, cofondateur d’Oracle, tourne publiquement en dérision le concept même de « cloud computing », qu’il considère essentiellement comme un nouveau mot pour désigner des technologies déjà existantes. Au Burkina Faso, un jeune informaticien suit le débat. Il s’appelle Wendkuuni Moïse Convolbo. Et là où le patron d’un géant technologique voit surtout un effet de mode, lui entrevoit une révolution. Il décide d’en faire son domaine de spécialisation. Cette intuition va l’emmener à plus de 13 000 kilomètres de Ouagadougou et orienter une bonne partie de sa carrière.
Taïwan : faire le pari du cloud
En 2009, Moïse Convolbo quitte le Burkina Faso pour Taïwan. Il rejoint l’Université nationale Tsing Hua, où il obtient en 2011 un Master en informatique avant de poursuivre en doctorat.
Son sujet pourrait sembler abstrait au non-spécialiste : la gestion des ressources Cloud dans des data centers géographiquement distribués. En réalité, la question est au cœur du fonctionnement de l’Internet moderne.
Lorsqu’un service numérique compte des millions d’utilisateurs répartis dans plusieurs pays, ses données et ses calculs ne reposent pas nécessairement sur une seule machine ni dans un seul data center. Il faut déterminer où exécuter les tâches. Comment répartir les ressources. Comment rapprocher les traitements des données. Comment réduire les coûts sans dégrader les performances. Autrement dit : comment organiser intelligemment une gigantesque usine informatique répartie sur plusieurs régions du monde ? C’est sur ces problématiques que travaille le jeune chercheur burkinabè.
Le 20 juillet 2017, il soutient sa thèse avec la mention très honorable. Selon sa biographie et son CV, il devient alors le premier Burkinabè et le premier Africain à obtenir un doctorat en informatique de l’Université nationale Tsing Hua. Mais l’université n’est déjà plus son seul terrain.
De la recherche aux algorithmes qui rapportent
Un an avant même la soutenance de sa thèse de doctorat, Moïse Convolbo est repéré et recruté par Rakuten, géant japonais du commerce électronique et des services numériques. Il rejoint l’entreprise en janvier 2017 et travaille au sein du bureau du Chief Technology Officer. Là encore, il s’intéresse à une question qui peut être formulée simplement : peut-on utiliser les données pour anticiper le comportement d’un client ?
Il crée un bureau d’analytique consacré aux interfaces et à l’expérience utilisateur et développe notamment Pathfinder, un modèle prédictif destiné à détecter les signes annonciateurs du désengagement d’un client. Le modèle est breveté et déployé en production. Selon son CV, Pathfinder réduit de trois points le taux d’abandon des clients sur un site e-Commerce et contribue à environ 300 millions de yens de revenus annuels supplémentaires.
La trajectoire scientifique prend alors une nouvelle dimension. Il ne s’agit plus seulement de publier des travaux de recherche. L’algorithme doit fonctionner. À grande échelle. Avec de vraies données. Pour de vrais utilisateurs. Et produire un résultat mesurable.
Quand l’IA apprend à anticiper
Cette capacité à anticiper le comportement humain va devenir l’un des fils rouges de ses travaux. Pathfinder sera suivi par une autre invention au nom singulier : BangreNaaba.
Le terme vient du mooré et signifie, selon sa biographie, « le chef de la connaissance ».
Le choix du nom est révélateur. Car voilà un chercheur installé en Asie, évoluant dans des entreprises mondiales et déposant des inventions à l’international, qui choisit de donner à l’une d’elles un nom puisé dans sa langue et sa culture d’origine. Une manière, peut-être, de rappeler que l’innovation peut être mondiale sans devenir culturellement anonyme. BangreNaaba repose sur une technologie IA multimodale de prédiction du comportement humain en temps réel, avec des applications envisagées notamment dans la FinTech, le commerce et la sécurité.
Du modèle d’IA aux pétaoctets de données
En 2020, changement d’échelle. Dr Convolbo rejoint Treasure Data, entre Tokyo et San Francisco, comme Senior Manager, Engineering & Data Platforms. Il y travaille sur des infrastructures de données multi-cloud couvrant l’Asie-Pacifique et les Amériques.
Cette fois, les volumes se mesurent à l’échelle du pétaoctet. Il dirige la modernisation de pipelines de données et d’analytique, participe à la standardisation de l’intégration des données clients et à la constitution d’équipes d’ingénierie réparties dans plusieurs régions.
Son CV fait état d’une réduction de 14 % des coûts d’infrastructure, tout en maintenant un niveau de disponibilité de service de 99,99 %. Le chercheur en cloud computing des années 2010 se retrouve ainsi, une décennie plus tard, à gérer industriellement les problématiques qu’il étudiait à l’université.
Quand l’intelligence artificielle rencontre le luxe
Puis vient une rencontre moins évidente. Celle de l’intelligence artificielle et du luxe. En décembre 2022, Moïse Convolbo rejoint Parfums Christian Dior, au sein du groupe LVMH au Japon, comme Senior Manager en charge de la Data, de l’IA et du CRM.
Que peut faire l’intelligence artificielle pour une maison de luxe ?
Beaucoup de choses : comprendre les comportements, segmenter les clients, prédire leur propension à acheter, anticiper l'attrition, automatiser certaines campagnes, personnaliser davantage l'expérience, aider les responsables à prendre des décisions fondées sur les données.
Mais le défi est aussi culturel. Car l’intelligence artificielle ne doit pas simplement être performante. Dans un univers comme celui du luxe, elle doit aussi respecter l’identité de la marque.
Moïse Convolbo pilote notamment la mise en œuvre technique d’un produit d’IA générative conversationnelle destiné aux clients, avec des garde-fous intégrant le ton de Dior et l’esprit japonais de l’Omotenashi, cette conception particulièrement exigeante de l’hospitalité.
La technologie doit apprendre non seulement à répondre, mais à répondre juste, dans tous les sens du terme.
Et pendant ce temps, le Burkina
On pourrait raconter le parcours de Dr Moïse Convolbo comme celui d’une réussite internationale : Taïwan, Tokyo, San Francisco, Rakuten, Treasure Data, Dior, MIT. Mais ce serait oublier une autre partie de l’histoire.
Au moment d’obtenir son doctorat en 2017, il formule le souhait de faire profiter le Burkina Faso et l’Afrique de son expertise. Quelques années plus tard, cette intention prend une forme concrète. Il contribue techniquement au chantier de digitalisation des concours de la Fonction publique burkinabè, notamment à travers la plateforme de composition en ligne avec délibération assistée par ordinateur et correction automatique des copies sur table. Avec la même rigueur qu’il s’impose en Asie, tout doit être testé et validé avant qu’une solution ne soit mise en production et devant les utilisateurs. C’est ainsi qu’en mai 2020, alors qu’il se trouve au Japon, il intervient par visioconférence lors d’une session de test de la plateforme organisée avec des journalistes et les responsables de l’administration burkinabè. Sa biographie fait état d'une contribution continue au dispositif entre 2020 et 2022, chaque année il était sur place au Burkina pour superviser les concours pendant le déroulement. L’image résume assez bien le personnage. Physiquement en Asie ou aux États-Unis, mais connecté à un chantier numérique à Ouagadougou.
Transmettre, aussi
Le lien avec le Burkina passe également par la transmission. Sa biographie indique qu’il intervient à temps partiel dans des institutions universitaires burkinabè et encadre des étudiants en Master. Il prend également la parole dans des conférences et publie des tribunes consacrées aux transformations technologiques.
En mars 2025, invité à l’African Learning Circle du MIT, il intervient autour d’une question volontairement provocatrice : « L’IA va-t-elle sauver ou détruire l’Afrique ? » Sa réponse, telle que la restitue sa biographie, refuse le fatalisme. L’IA ne sauvera pas l’Afrique par elle-même. Elle ne la condamnera pas davantage. Elle deviendra ce que les États, les entreprises, les chercheurs et les jeunes Africains décideront d’en faire. Une position qui déplace finalement la question. L’enjeu n’est peut-être pas de savoir ce que l’intelligence artificielle fera à l’Afrique, mais ce que l’Afrique décidera de faire avec elle.
Toujours apprendre
Une autre constante traverse le parcours de Dr Convolbo : continuer à se former.
Après son doctorat, il suit en 2021 une formation en transformation digitale à UC Berkeley Executive Education. Entre 2024 et 2025, il complète le programme Chief Technology Officer & AI Strategy du MIT Professional Education. Et tandis que l’intelligence artificielle générative concentre aujourd’hui une grande partie de l’attention, sa biographie indique qu’il s’intéresse déjà à une autre frontière : l’IA physique, la robotique, les drones et l’autonomie d’action des machines. Comme en 2008 avec le cloud, il s’agit encore de regarder vers ce qui vient.
Construire des ponts plutôt que choisir un monde
Le parcours du Dr Wendkuuni Moïse Convolbo pourrait donner l’impression d’une succession de mondes éloignés les uns des autres. Le Burkina Faso et le Japon, la recherche fondamentale et le commerce, les data centers et le parfum, le Cloud computing et l'intelligence artificielle, l'Omotenashi Japonais et le mooré et le tout avec des brevets internationaux.
Pourtant, son parcours consiste précisément à faire dialoguer ces mondes. Il y a quelque chose de symbolique à voir un chercheur burkinabè donner le nom de BangreNaaba à une invention d’intelligence artificielle. Comme si l’entrée dans les technologies les plus avancées n’exigeait pas de laisser son identité derrière soi. Et comme si l’une des formes possibles de la souveraineté numérique africaine consistait aussi à faire émerger des chercheurs, ingénieurs et dirigeants capables d’être présents là où se conçoivent les technologies du futur.
En 2019, Dr Convolbo est fait Chevalier de l’Ordre national du Burkina Faso. En 2024, il est reconnu « Meilleur Expert en Intelligence Artificielle d’Afrique de l’Ouest », attribuée par Les Observateurs des Médias. Il parle mooré, français, anglais, mandarin et japonais.
Cinq langues qui racontent à leur manière la géographie de son parcours : Afrique de l’Ouest, Asie de l’Est et monde technologique international.
Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce que le Dr Moïse Convolbo a fait très tôt le pari du cloud computing, avant de consacrer son doctorat aux infrastructures qui sont devenues essentielles au fonctionnement du numérique contemporain.
Parce qu’il a transformé cette expertise scientifique en innovations industrielles, avec plusieurs brevets en intelligence artificielle et des modèles effectivement déployés en production.
Parce qu’il a occupé des responsabilités dans des entreprises internationales de premier plan, de Rakuten à Treasure Data, avant de diriger aujourd’hui des activités Data, IA et CRM chez Parfums Christian Dior au Japon.
Parce qu’au-delà de sa carrière internationale, il a aussi mis son expertise au service de la transformation numérique du Burkina Faso, notamment à travers sa contribution à la plateforme de concours en ligne de l’administration publique.
Parce qu’il transmet, encadre et prend publiquement position sur la place que l’Afrique doit occuper dans les transformations technologiques en cours.
Et surtout parce que son parcours porte un message qui rejoint pleinement l’esprit des 100 Visages du Burkina Digital : un talent formé au Burkina peut partir à la rencontre du monde, contribuer à l’innovation technologique au plus haut niveau et, depuis Tokyo, Taipei, San Francisco ou Cambridge, continuer à construire un pont vers son pays.