Les 100 Visages du Burkina Digital : Kisito Traoré, une vie professionnelle au cœur de la modernisation numérique du Burkina Faso
Nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui construisent le Burkina numérique. Cent personnalités, cent parcours. Aujourd’hui, nous mettons à l’honneur Kisito Traoré, ingénieur de conception en informatique et acteur de longue date de la modernisation de l’administration publique, dont le parcours retrace plus de trois décennies d’efforts pour informatiser les finances publiques, connecter les institutions et inscrire le numérique au cœur des politiques nationales.
Aujourd'hui, lorsqu'un agent de l'État consulte une application de gestion budgétaire, lorsqu'un service administratif transmet des informations à un autre ou lorsqu'un ministère utilise un réseau informatique partagé, ces gestes paraissent presque ordinaires. Mais il fut un temps où tout cela restait à construire. Les ordinateurs étaient peu nombreux. Les réseaux administratifs se limitaient à quelques bâtiments. Les logiciels de gestion devaient être imaginés, développés, installés et expliqués à des utilisateurs qui découvraient parfois l'informatique. C'est dans ce Burkina Faso-là que Kisito Traoré commence sa carrière, en 1992.
Il fait partie de ces professionnels qui ont connu l'administration avant sa transformation numérique et qui ont participé, étape après étape, à la construction de ses premiers systèmes informatiques. Son parcours raconte une évolution remarquable : du programmeur qui conçoit des solutions à l'ingénieur qui dirige des équipes, puis au responsable qui coordonne des stratégies nationales. Il est de la trempe des hommes qui ont imprimé leur nom partout où ils sont passés.
{{De Bomborokuy aux mathématiques, le goût des problèmes à résoudre}}
L'itinéraire de Kisito Traoré commence dans le système éducatif burkinabè. Après l'école primaire de Bomborokuy, il poursuit ses études au Collège Charles Lwanga de Nouna, au lycée provincial de Dédougou, puis au lycée Ouezzin Coulibaly de Bobo-Dioulasso, où il obtient son baccalauréat série C en 1987. Il rejoint ensuite l'Université de Ouagadougou pour étudier les mathématiques. Il obtient une licence en 1990, puis une maîtrise en 1991. Il ressort d’ailleurs que les programmes informatiques écrits par Kisito Traoré lors des travaux pratiques d’analyse numérique en année de maîtrise ont été conservés et réutilisés au fil des ans par le professeur comme modèles pour les promotions successives d’étudiants que ce dernier a enseignées jusqu’à son départ en retraite en 2020.
Les mathématiques lui apportent une méthode : analyser un problème, comprendre ses contraintes et construire une solution logique. Cette rigueur constituera le socle de son parcours informatique. En 1992, il obtient un diplôme d'études supérieures spécialisées en informatique double compétence à l'Université de Nancy I, en France. Sa spécialisation porte sur les outils informatiques appliqués à la résolution des problèmes mathématiques.
{{1992 : un logiciel industriel comme première démonstration}}
Pour son projet de fin d'études, Kisito Traoré rejoint le département recherche et développement d'une usine sidérurgique à Fos-sur-Mer, en France. Sa mission consiste à concevoir un logiciel capable d'analyser des courbes d'intensité électrique liées au défournement du coke. L'objectif est d'aider à interpréter les données et à orienter les décisions concernant la cuisson ou la maintenance des équipements. Le projet obtient la meilleure note de sa promotion et l'entreprise finalise ensuite le logiciel pour une utilisation industrielle.
Cette expérience est révélatrice de sa manière d'aborder l'informatique. Un programme n'est pas seulement une suite d'instructions. C'est un outil destiné à résoudre un problème concret. Cette philosophie le suivra lorsqu'il quittera l'industrie pour rejoindre l'administration burkinabè.
{{1992 : entrée dans les coulisses des finances publiques}}
En décembre 1992, Kisito Traoré commence sa carrière au ministère de l'Économie et des Finances. Il y travaille comme ingénieur de développement et administrateur réseau. À cette époque, l'informatisation des finances publiques représente un chantier majeur. Il faut développer des applications pour gérer les dépenses, suivre les recettes, identifier les contribuables et organiser les informations administratives.
Kisito Traoré participe notamment à la conception de la première version informatisée de l'Identifiant financier unique (IFU) des contribuables, avec un travail de rapprochement des bases de données des Douanes et des Impôts. Il intervient également sur le Circuit informatisé de la dépense (CID), outil de gestion budgétaire de l'État.
Ces réalisations répondent à des besoins essentiels. Une administration financière doit savoir quelles ressources elle mobilise, quelles dépenses elle engage et comment les opérations sont exécutées. L'informatique permet progressivement de structurer ces informations, de faciliter leur traitement et de renforcer les possibilités de suivi. Kisito Traoré participe ainsi à l'un des premiers grands chantiers de modernisation numérique de l'État.
{{RESINA : relier les administrations entre elles}}
Dès 1993, Kisito Traoré figure parmi les promoteurs du Réseau informatique national de l'administration publique, le RESINA. L'ambition est simple à formuler, mais complexe à réaliser : permettre aux structures de l'État de communiquer à travers un réseau informatique commun. A Ouagadougou, le réseau métropolitain passe de trois bâtiments reliés par fibre optique en 1995 à une trentaine en 2000.
Derrière ces chiffres se cache un changement profond. Les services administratifs ne sont plus nécessairement condamnés à travailler sur des systèmes isolés. Ils peuvent progressivement accéder à des applications et partager des ressources informatiques.
Plus tard, sous sa responsabilité à la direction informatique du ministère, le réseau s'étend davantage. Plus de 200 sites répartis dans plus de 70 localités, ainsi que 14 missions diplomatiques et consulaires reliées pour des services de téléphonie optimisée. Le RESINA devient ainsi l'un des fils conducteurs de sa carrière : un projet auquel il contribue dès ses débuts et qu'il accompagne ensuite à des niveaux de responsabilité plus élevés.
{{De l'ingénieur au directeur : quinze années pour structurer l'informatique des finances}}
Après avoir dirigé le service des études et applications entre 1998 et 2002, Kisito Traoré devient directeur des services informatiques du ministère de l'Économie et des Finances en octobre 2002. En mai 2010, il accède à la fonction de directeur général des services informatiques, qu'il exerce jusqu'en avril 2017. Pendant cette période, ses responsabilités dépassent largement le développement de logiciels. Il doit organiser les équipes, définir des priorités, renforcer les infrastructures et accompagner les réformes administratives.
Sous sa coordination, plusieurs systèmes d'information sont développés ou adaptés. Ils concernent notamment les recettes publiques, les financements extérieurs, les marchés publics, la comptabilité des matières et la gestion des dépenses de l'État. Parmi eux figurent le Circuit intégré de la recette (CIR), le Circuit intégré des financements extérieurs (CIFE) et le Système d'information intégré des marchés publics (SIMP). Ces noms peuvent sembler techniques. Ils désignent pourtant des fonctions très concrètes de l'administration : percevoir des ressources, suivre des financements, passer des marchés et exécuter un budget. L'informatisation de ces processus contribue à rendre leur gestion plus structurée.
{{Accompagner les grandes réformes budgétaires}}
Un logiciel administratif ne peut pas rester figé lorsque les règles changent. Or, au cours de ces années, le Burkina Faso engage plusieurs réformes de la gestion des finances publiques. Kisito Traoré participe notamment à l'adaptation des systèmes informatiques au cadre harmonisé de l'UEMOA et à la réforme du budget-programme, entrée en vigueur au Burkina Faso le 1er janvier 2017. Son travail porte sur l'analyse des conséquences informatiques, la définition des besoins, la préparation des adaptations et l'organisation de leur mise en œuvre.
Cette expérience montre une autre dimension de son métier. L'informatisation ne consiste pas simplement à reproduire sur ordinateur des procédures existantes. Elle doit accompagner les changements de l'administration. Lorsque les règles budgétaires évoluent, les systèmes d'information doivent évoluer avec elles. L'ingénieur devient alors un acteur de la réforme institutionnelle.
{{Former les utilisateurs, développer les équipes}}
Kisito Traoré accorde également une place importante à la formation. Dans les premières années de sa carrière, il participe à l’initiation de plus de 500 utilisateurs aux outils bureautiques. Plus tard, à la tête des services informatiques du ministère, il supervise des programmes de formation destinés aux agents et aux utilisateurs des applications financières. Le document mentionne notamment la formation de plus de 1 000 utilisateurs à la micro-informatique et le passage de 4 000 à plus de 10 000 utilisateurs des logiciels métiers des finances publiques, avec formation des nouveaux utilisateurs et recyclage des anciens.
Il investit aussi dans le développement des compétences de ses équipes. Des agents sont formés ou certifiés dans des domaines comme la gestion de projets, la gouvernance informatique, la qualité et la gestion des services numériques. Entre 2002 et 2017, les effectifs de la direction informatique passent de 12 à 73 personnes. Ce travail rappelle une évidence : une administration ne devient pas numérique parce qu'elle achète des ordinateurs. Elle le devient lorsque ses agents savent utiliser les outils, lorsque les équipes techniques peuvent les maintenir et lorsque l'organisation apprend à évoluer.
{{2017 : passer des finances publiques à la stratégie numérique nationale}}
En mai 2017, Kisito Traoré franchit une nouvelle étape. Il devient secrétaire général du ministère chargé des télécommunications, des technologies de l'information et de la communication et des postes. Il occupe cette fonction jusqu'en avril 2025.
Après vingt-cinq années consacrées principalement à l'informatisation des finances publiques, son champ d'action s'élargit à l'ensemble du secteur numérique. Il ne s'agit plus seulement de moderniser les systèmes d'un ministère. Il faut contribuer à organiser les politiques, les programmes et les réformes qui concernent le développement numérique national. Ses responsabilités couvrent la coordination administrative, la planification stratégique et le suivi des grands chantiers du département. Ce passage marque une évolution majeure de son parcours : de l'informatique comme outil de gestion à la transformation numérique comme politique publique.
{{Donner une direction au numérique burkinabè}}
Entre 2017 et 2025, Kisito Traoré coordonne ou pilote l'élaboration de plusieurs stratégies et plans nationaux. Notamment la Stratégie nationale de développement de l'économie numérique 2018-2027, le Schéma directeur d'aménagement numérique 2019-2028, la stratégie de promotion des logiciels libres 2021-2025 et celle consacrée au développement de l'expertise nationale.
Ces documents répondent à des questions de fond. Comment développer les infrastructures numériques ? Comment améliorer l'accès aux services ? Comment renforcer les compétences nationales ? Quelle place donner aux logiciels libres ? Comment organiser les investissements et les priorités ? Le rôle d'un secrétaire général n'est pas de réaliser personnellement chacun de ces projets. Il consiste notamment à coordonner les équipes, les structures et les processus nécessaires à leur élaboration et à leur suivi. C'est cette responsabilité de pilotage que met en évidence son CV.
{{Construire les règles communes de l'administration numérique}}
La transformation digitale suppose également que les systèmes informatiques puissent fonctionner ensemble. Un ministère peut disposer d'une application performante sans parvenir à échanger facilement des informations avec une autre administration. Les systèmes peuvent être conçus selon des normes différentes. Les exigences de sécurité peuvent varier. Les méthodes de gestion de la qualité peuvent manquer d'harmonisation. Sous la coordination de Kisito Traoré, le ministère travaille à plusieurs référentiels techniques, notamment le Référentiel général d'interopérabilité, le Référentiel général de sécurité et le référentiel d'urbanisation des systèmes d'information.
Son CV mentionne également des travaux sur des avant-projets de loi relatifs à la protection des systèmes d'information, à l'identification électronique et à la promotion des startups. Il convient de distinguer ces travaux préparatoires de l'adoption effective de textes ou de leur application. Mais ils illustrent une préoccupation essentielle : donner à la transformation numérique un cadre institutionnel et juridique cohérent et approprié, au-delà de la multiplication des applications.
{{Des infrastructures aux services publics numériques}}
Pendant ses années au secrétariat général, Kisito Traoré préside les comités de pilotage de plusieurs projets majeurs. Parmi eux figurent E-Burkina, le G-Cloud, le projet de backbone national des télécommunications, le renforcement du RESINA, l'initiative Burkina Open Data et le programme WURI consacré à l'identification unique pour l'intégration régionale et l'inclusion en Afrique de l'Ouest.
Ces initiatives répondent à des besoins différents, mais complémentaires. Le backbone national concerne les grandes infrastructures de connectivité. Le RESINA relie les administrations. Le G-Cloud vise la mutualisation de capacités d'hébergement et de stockage. L'Open Data concerne l'accès et la réutilisation des données. L'identification unique touche à la possibilité de mieux identifier les personnes dans le cadre des services concernés. Ensemble, ces chantiers montrent la diversité des dimensions nécessaires à la construction d'un État numérique.
{{La cybersécurité et la gouvernance des institutions}}
Le parcours de Kisito Traoré comprend également d'importantes responsabilités dans la gouvernance des organismes publics du secteur. Il préside le conseil d'administration de l'Agence nationale de promotion des technologies de l'information et de la communication (ANPTIC) de décembre 2017 à décembre 2023. De mars 2024 à mai 2025, il préside celui de l'Agence nationale de sécurité des systèmes d'information (ANSSI). Il préside aussi, d'avril 2024 à avril 2025, le comité de pilotage relatif à la mise en œuvre de la convention relative à la délégation de service public pour l'exploitation des infrastructures publiques de télécommunications par fibre optique (le backbone national).
Il a également été membre des conseils d’administration de l’Institut diplomatique et des relations internationales de 2004 à 2007 et de l’Institut des hautes études internationales de 2009 à 2017. Cette longue proximité avec le monde diplomatique a dû forger en lui certaines aptitudes fort utiles dans son parcours.
Ces responsabilités témoignent de l'élargissement progressif de son expertise. Car à mesure que l'administration se numérise, la question de la sécurité devient centrale. Les systèmes doivent être disponibles. Les données doivent être protégées. Les infrastructures doivent être gouvernées avec rigueur. La transformation numérique ne peut être durable sans confiance dans les outils qui la rendent possible.
{{La Semaine du numérique, un rendez-vous à faire grandir}}
Kisito Traoré a également joué un rôle majeur dans l'organisation de la Semaine du numérique, l'un des grands rendez-vous nationaux annuels du secteur, dont la première édition remonte à 2005. Il préside son comité national d'organisation de 2017 à 2024. Auparavant, il a été membre du jury officiel en 2010 et 2015, puis président du jury officiel de la vingtième édition en 2025.
Ces responsabilités complètent son travail institutionnel. Un événement consacré au numérique permet de rendre visibles des innovations, de favoriser les échanges et de rapprocher les professionnels, les administrations, les entreprises et les citoyens. L'organisation de telles rencontres participe à la construction d'un écosystème. Elle donne aussi une place aux talents qui cherchent à faire connaître leurs réalisations.
{{Transmettre aux jeunes, ne pas oublier ses racines}}
Bien avant ses responsabilités nationales, Kisito Traoré s'engage dans l'enseignement. Au cours des années universitaires 1992-1993 à 2001-2002, il intervient comme enseignant vacataire à l'École supérieure d'informatique de Bobo-Dioulasso dès la toute première promotion d'étudiants bien avant le transfert de cette école de l’Université de Ouaga à Bobo. Il y intervient essentiellement dans l’encadrement des projets de fin de cycle d'étudiants sur la conception de logiciels, les réseaux et les systèmes d'information. Il enseigne également à l'Institut supérieur d'informatique et de gestion de Ouagadougou de 1996 à 2000, notamment les bases de données, la programmation et la conduite de projets informatiques.
Son engagement dépasse les salles de cours. Au Collège Charles Lwanga de Nouna, où il a étudié, il contribue à mobiliser des appuis pour renforcer les équipements informatiques. En 2005, il initie la réalisation d'un réseau local destiné à relier les bureaux administratifs et les salles informatiques. En 2012, il contribue à un don de 25 ordinateurs. En 2022, il facilite un nouvel appui comprenant 14 ordinateurs de bureau, cinq ordinateurs portables et un vidéoprojecteur. Ces gestes donnent une dimension humaine à son parcours. Après avoir travaillé à connecter les institutions de l'État, il continue à soutenir l'accès aux outils informatiques dans un établissement scolaire qui a marqué sa jeunesse.
{{Une carrière construite dans la durée}}
De 1992 à 2025, Kisito Traoré a traversé plusieurs grandes étapes de l'histoire numérique du Burkina Faso. Il a connu les premiers réseaux administratifs. Il a participé à la conception de logiciels de gestion dans l’administration publique. Il a dirigé des équipes chargées de maintenir et de faire évoluer ces systèmes. Il a accompagné des réformes budgétaires. Puis il a contribué au pilotage des stratégies et des projets nationaux de transformation digitale. Son parcours se distingue par cette continuité. Il n'a pas seulement observé le développement de l'informatique publique. Il y a participé à différents niveaux : technique, organisationnel, institutionnel et stratégique.
{{Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?}}
Parce que Kisito Traoré fait partie des professionnels qui ont contribué à poser les fondations de l'informatique administrative burkinabè dès le début des années 1990.
Parce qu'il a participé à la conception et à l'évolution de systèmes essentiels à la gestion des finances publiques, notamment le Circuit informatisé de la dépense et l'Identifiant financier unique.
Parce qu'il figure parmi les pionniers du RESINA, réseau qui a progressivement permis de connecter des structures administratives sur l’ensemble du territoire national.
Parce qu'il a dirigé pendant près de quinze ans les services informatiques d’un ministère aussi stratégique et transversal que celui de l'Économie et des Finances, en développant les systèmes, les infrastructures et les compétences humaines.
Parce qu'en qualité de secrétaire général du ministère chargé du numérique, de 2017 à 2025, il a contribué à la coordination de stratégies nationales, de référentiels techniques et de grands projets de transformation digitale.
Parce qu'il a également consacré une partie de son parcours à la formation et au soutien à l'équipement informatique des établissements scolaires.
Et parce que son histoire rappelle que la transformation numérique d'un État est une œuvre de longue haleine, qui demande des compétences techniques, une vision institutionnelle, de la méthode et la capacité de transmettre.
Avec Kisito Traoré, le Burkina numérique raconte l'histoire de ses fondations : celles des premiers logiciels, des premiers réseaux administratifs et des professionnels qui ont patiemment contribué à faire de l'informatique un instrument de modernisation de l'État.
{{www.lefasodigital.net}}