Les 100 Visages du Burkina Digital : Manegaouindé Roland Tougma, l'intelligence artificielle à l'épreuve du terrain
À 29 jours de l'ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui construisent le Burkina numérique. Cent personnalités, cent parcours. Aujourd'hui, arrêt sur Manegaouindé Roland TOUGMA, chercheur en informatique appliquée, spécialiste de l'Internet des objets et de l'intelligence artificielle, enseignant et entrepreneur, dont le parcours illustre une génération d'innovateurs burkinabè qui cherche moins à suivre les tendances technologiques qu'à les confronter aux réalités du pays, de la santé à l'agriculture en passant par l'éducation.

Un patient arrive aux urgences. Qui doit être pris en charge en premier ? Vers quel service faut-il l'orienter ? Les ressources disponibles permettront-elles de répondre à l'afflux de malades ? À des centaines de kilomètres de là, dans un verger, une autre question se pose : peut-on apprendre à une machine à reconnaître automatiquement les mangues arrivées à maturité ? Ailleurs encore, comment surveiller à distance l'état de santé d'un bovin dans le Sahel ? Et comment continuer à enseigner lorsque l'insécurité rend une école difficilement accessible ?
Ces problèmes semblent n'avoir aucun rapport entre eux. Pour Manegaouindé Roland TOUGMA, ils ont pourtant un point commun : ils peuvent être abordés avec les mêmes outils :les données, les capteurs, les algorithmes et l'intelligence artificielle.
Son parcours se construit précisément à cette intersection. Non pas l'IA comme objet de fascination. Mais l'IA comme outil pour résoudre des problèmes.
Des réseaux à l'intelligence artificielle
La trajectoire universitaire de M. Roland TOUGMA commence à l'Université Norbert Zongo, où il obtient une licence en informatique. Il poursuit sa formation à l'Université Joseph Ki-Zerbo en systèmes, réseaux et télécommunications, avant d'engager une thèse en informatique appliquée à l'École doctorale Sciences et Technologies. Progressivement, son champ de recherche se précise autour de deux technologies : l'Internet des objets, ou IoT, et l'intelligence artificielle.
L'IoT part d'une idée finalement assez simple. Équiper un objet ou un environnement de capteurs capables de mesurer une information : température, taux d’oxygène, pression artérielle, fréquence cardiaque et respiratoire, mouvement, humidité ou autre paramètre, puis transmettre ces données afin qu'elles puissent être analysées. Ajoutez à cela des algorithmes capables d'apprendre à partir des données, et le capteur ne sert plus uniquement à observer. Il peut contribuer à détecter, prévoir et aider à décider. C'est cette combinaison qui va conduire Roland Tougma vers un domaine particulièrement sensible : la santé.
Aux urgences, aider à décider plus vite
Une partie importante de ses recherches porte sur l'amélioration de la prise en charge dans les services d'urgence au Burkina Faso. Il travaille d'abord sur des dispositifs connectés permettant de suivre les constantes physiologiques des patients. Puis la question évolue. Une fois les données disponibles, que peut-on en faire ?
Camarade TOUGMA propose alors un modèle prédictif de triage des patients. L'objectif est d'aider à déterminer leur niveau de priorité et à les orienter vers le service approprié. Il développe ensuite une approche combinant programmation linéaire, optimisation par essaim de particules et réseaux de neurones artificiels pour travailler sur l'allocation des ressources hospitalières.
Derrière le vocabulaire scientifique se trouve un problème très humain. Aux urgences, toutes les ressources ne sont pas disponibles en quantité illimitée. Il faut donc déterminer qui prendre en charge, avec quel degré d'urgence et comment utiliser au mieux les moyens disponibles. L'intelligence artificielle devient ici un outil d'aide à la décision.
Ses recherches sur la santé connectée lui valent notamment le Prix Innovation 2022 de l'Université Joseph Ki-Zerbo et du prix « Best Paper Award » lors du IEEE 7 th SOFTT à Lambok en Indonesie en Juillet 2025
Et si les bovins portaient eux aussi des capteurs ?
Puis le terrain change. Du patient, camarade TOUGMA passe à l'animal. Il travaille sur un système de surveillance de la santé des bovins du Sahel utilisant des capteurs connectés. Le principe reste similaire : recueillir des données physiologiques ou comportementales afin de pouvoir suivre l'état de santé de l'animal et détecter certaines anomalies. Ces travaux lui valent le Prix One Health 2023. Le passage de l'hôpital à l'élevage pourrait sembler surprenant. Il révèle au contraire la logique de son approche. Une technologie n'a pas nécessairement vocation à rester enfermée dans un secteur. Un capteur, une infrastructure de communication et un algorithme peuvent être adaptés à plusieurs problèmes. L'enjeu est de partir du besoin.
Apprendre à une machine à reconnaître une mangue
L'agriculture offre justement un autre terrain d'expérimentation. M. Roland TOUGMA et ses collaborateurs se sont intéressés à l'utilisation de la vision par ordinateur pour détecter les mangues. Ils comparent notamment différentes générations de l'algorithme YOLOv5, YOLOv8, YOLOv9 et YOLOv10 afin d'évaluer leur capacité à identifier les fruits. Ces travaux ont donné lieu à une publication scientifique dans les actes de la conférence MIWAI 2024 .
Ici encore, la technologie peut paraître sophistiquée, mais l'idée est simple. Montrer suffisamment d'images de mangues à un modèle d'intelligence artificielle pour lui apprendre à les reconnaître. À terme, cette capacité peut servir à automatiser certaines opérations agricoles, notamment lorsqu'elle est couplée à des drones ou à d'autres équipements. Lui et ses collaborateurs seront récompensés au prix Best Workshop Paper à AFRICOM 2024 des travaux portant sur l'automatisation de récoltes de mangues par drones à partir d'un algorithme YOLO.
Quand l'IA entre dans les champs de blé
Les travaux actuels du camarade TOUGMA prolongent cette orientation. À travers SILMA SAS (https://silma.tech/ ), la structure qu'il dirige, il participe avec l'INERA à la mise en œuvre d'un modèle d'intelligence artificielle destiné à sélectionner des gènes performants, détecter parasites et pathogènes et prédire le rendement du blé au Burkina Faso.
Les données utilisées sont notamment collectées grâce à des drones effectuant des vols réguliers au-dessus des parcelles expérimentales. Drones. Images. Données agronomiques. Intelligence artificielle. Le numérique quitte ici les bureaux pour entrer directement dans les champs du paysans Burkinabè. Et c'est probablement l'une des dimensions les plus intéressantes de son parcours : montrer que l'IA africaine peut aussi se construire autour de problématiques agricoles propres au continent.
Une autre école grâce à la réalité virtuelle
La même logique d'adaptation apparaît dans l'éducation. Dans un contexte où l'insécurité peut rendre certaines écoles difficilement accessibles, camarade TOUGMA et ses collaborateurs ont travaillé sur une plateforme immersive de réalité virtuelle destinée à favoriser la continuité pédagogique dans les zones confrontées à ces contraintes.
Un autre projet, conduit par l'IRSS et SILMA SAS, utilise la réalité virtuelle dans un tout autre domaine : la prise en charge en santé mentale d'enfants déplacés internes, avec un système de recommandation reposant sur l'intelligence artificielle et certaines données biologiques. Deux usages. Une même technologie. Et, encore une fois, un point de départ identique : une difficulté réelle à laquelle on cherche une réponse technologique adaptée.
Penser aussi à ceux qui ont une mauvaise connexion
Il y a cependant un paradoxe. On peut développer la plateforme la plus innovante du monde ; si son utilisateur ne dispose pas d'une connexion suffisante, elle lui sera de peu d'utilité. Camarade TOUGMA semble particulièrement sensible à cette contrainte.
En tant qu'enseignant vacataire, il intervient dans plusieurs établissements burkinabè, notamment l'Université Joseph Ki-Zerbo, l'Université Norbert Zongo, l'Université Virtuelle du Burkina Faso et le Burkina Institute of Technology. Il enseigne des matières allant de l'algorithmique aux objets connectés, en passant par l'administration système et les réseaux. L'Université Virtuelle du Burkina Faso l'a notamment distingué1 er prix de l’EDUCATHON de Conception de cours à distance dans le cadre du projet ADC pour un cours en ligne conçu avec des ressources prenant en compte les étudiants disposant d'une faible connexion Internet. Ce détail est loin d'être anecdotique. L'innovation numérique ne consiste pas seulement à construire ce que la technologie permet de faire. Elle consiste aussi à construire ce que les utilisateurs sont réellement capables d'utiliser.
LoRaWAN : connecter avec peu
Cette préoccupation rejoint un autre de ses sujets de prédilection : les réseaux à faible consommation et faible bande passante. Lors de Le Faso Digital, en octobre 2025, Manegaouinde Roland TOUGMA intervient sur le thème « Connectivité à faible bande passante, fort impact : LoRaWAN et agriculture connectée ». Son propos porte sur la possibilité d'utiliser une technologie peu énergivore et relativement accessible pour soutenir des applications agricoles au Burkina Faso.
LoRaWAN est particulièrement intéressant dans des contextes où un capteur n'a pas besoin d'envoyer une vidéo ou de grandes quantités de données. Un capteur installé dans un champ peut, par exemple, n'avoir que quelques informations à transmettre périodiquement. Il n'a pas forcément besoin d'une connexion 4G ou 5G à haut débit. Parfois, faire mieux avec moins constitue précisément l'innovation la plus adaptée.
Du laboratoire à l'entreprise
Camarade TOUGMA ne limite pas ses activités à la recherche et à l'enseignement. Il dirige SILMA SAS, à travers laquelle il intervient sur plusieurs projets de transformation digitale et d'innovation. . Ses missions récentes montrent une palette assez large. Il a notamment supervisé le développement de EasyBAB, une application Web et mobile destinée à la gestion des banques d'aliments pour bétail au Burkina Faso, au Mali et au Niger porté par l’ONG Oxfam et ses partenaires Il accompagne également des startups dans le développement et le prototypage de leurs solutions et intervient dans des programmes consacrés à l'inclusion numérique des femmes et des filles. Le chercheur devient ainsi entrepreneur, consultant et accompagnateur d'autres innovateurs.
De Ouagadougou aux jurys internationaux
Cette activité l'a également conduit hors des frontières nationales. En 2025, il est invité, en sa qualité de dirigeant de SILMA SAS, à participer à l'évaluation de startups dans le cadre du programme MIT Solve.
Il intervient également auprès de la Multimedia University de Malaisie comme mentor de startups étudiantes et membre du jury international dans les challenges iNVENTX 2024, 2025 et 2026. Il participe par ailleurs à l'évaluation de projets dans le cadre d'IGIIDeation 2025 de l'International Islamic University Malaysia.
Le mouvement est intéressant. Celui qui développe au Burkina des solutions autour de la santé, de l'agriculture ou de l'éducation se retrouve aussi à examiner les innovations imaginées par de jeunes entrepreneurs et chercheurs ailleurs dans le monde. Une manière de confronter les expériences et de faire circuler les idées.
Une technologie utile avant d'être spectaculaire
Santé humaine. Santé animale. Agriculture. Éducation. Entrepreneuriat. À première vue, le parcours de Manegaouindé Roland TOUGMA peut sembler dispersé. Il possède pourtant une cohérence. La technologie y est rarement une fin en soi. Il ne s'agit pas de faire de l'intelligence artificielle simplement parce que l'intelligence artificielle est devenue incontournable. Il s'agit de demander : quel problème avons-nous à résoudre ? Puis : quelle technologie est suffisamment pertinente, accessible et adaptée pour y répondre ?
Dans un contexte africain où les ressources peuvent être limitées, où la connexion n'est pas toujours disponible et où les réalités du terrain imposent leurs propres contraintes, cette question est essentielle. L'innovation n'est pas forcément la technologie la plus puissante. C'est parfois celle qui fonctionne là où l'on en a besoin.
Pourquoi fait-il partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce que Manegaouindé Roland TOUGMA explore plusieurs des technologies qui façonnent actuellement le numérique : les objets connectés,les drones et l’IA en cherchant à les appliquer à des problématiques burkinabè.
Parce que ses recherches sur l'IoT médical et l'intelligence artificielle proposent des pistes pour le triage des patients et l'optimisation des ressources dans les services d'urgence.
Parce qu'il transpose cette même capacité d'innovation à l'agriculture et à l'élevage, depuis les bovins connectés jusqu'à la détection des mangues et aux modèles d'IA appliqués au blé.
Parce qu'il enseigne et transmet ces technologies à une nouvelle génération d'étudiants, tout en accordant une attention particulière aux contraintes d'accès au numérique.
Parce qu'à travers SILMA SAS, il cherche également à faire passer l'innovation du laboratoire au terrain et du prototype à l'usage.
Et parce que son parcours pose finalement une question essentielle pour l'avenir du Burkina numérique : et si notre capacité d'innovation se mesurait moins à la sophistication des technologies que nous utilisons qu'à leur aptitude à résoudre les problèmes qui sont réellement les nôtres ?
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