
À 51 jours de l’ouverture de Le Faso Digital 2026, nous poursuivons notre série consacrée aux femmes et aux hommes qui ont contribué à façonner le Burkina numérique. Cent personnalités, cent parcours. Aujourd’hui, nous mettons en lumière Salamata Rouamba/Illy, juriste, experte en stratégie et régulation des communications électroniques.
Son parcours ne s’est pas écrit dans les lignes de code. Elle n’a pas construit d’application ni développé de plateforme numérique. Et pourtant, son empreinte se retrouve dans un univers que des millions de Burkinabè fréquentent quotidiennement : celui des télécommunications.
Car pour qu’un appel puisse passer d’un réseau à un autre, pour que plusieurs opérateurs puissent se concurrencer, pour qu’une licence soit accordée, qu’une antenne soit partagée, que la qualité des réseaux soit contrôlée ou que les intérêts des consommateurs soient pris en compte, il faut autre chose que des ingénieurs et des équipements. Il faut des règles. Et surtout des femmes et des hommes capables de les concevoir, de les interpréter, de les négocier et de les adapter à des technologies qui changent sans cesse. Depuis la fin des années 1990, Salamata Rouamba évolue précisément à cette frontière où se rencontrent le droit, l’économie, la technologie et l’intérêt général.
Au commencement était le droit
Rien, au départ, ne destine nécessairement Salamata Rouamba aux télécommunications. Sa formation initiale est juridique. À l’Université de Ouagadougou, elle obtient successivement une licence en 1994, une maîtrise en 1995 puis, en 1997, un DESS en droit des affaires.
Elle fait ses premières armes comme juriste dans un cabinet d’avocat. Recherche documentaire, préparation des dossiers, rédaction de mémoires, avis juridiques, recouvrement de créances : elle apprend le métier dans son environnement classique. Elle effectue également un passage au Projet d’appui aux petites et moyennes entreprises, où elle examine notamment les aspects juridiques des dossiers de financement.
Puis, en décembre 1998, sa trajectoire change. Elle entre à l’ONATEL. Et avec elle commence une longue histoire avec les télécommunications.
1998 : entrer dans les télécoms au moment où tout commence à changer
À l’ONATEL, Salamata Rouamba devient chef du département réglementation et affaires juridiques, rattaché au Directeur général. Elle y restera jusqu’en janvier 2010. Onze années déterminantes. Le moment est particulièrement intéressant dans l’histoire des télécommunications burkinabè. Le secteur entre progressivement dans une nouvelle ère, marquée par l’ouverture à la concurrence, l’essor de la téléphonie mobile et la nécessité de faire cohabiter plusieurs opérateurs. Pour la juriste, les télécommunications cessent rapidement d’être un domaine parmi d’autres. Elles deviennent une spécialité.
Elle assure notamment l’interface entre l’ONATEL et l’autorité de régulation, participe aux travaux avec le ministère chargé des télécommunications et coordonne les réunions avec les autres opérateurs sur les questions d’interconnexion des réseaux. Elle suit également les dossiers relatifs aux tarifs, aux redevances et contributions ainsi qu’aux relations réglementaires entre l’entreprise et le régulateur. Un nouveau langage s’ajoute alors à celui du droit : interconnexion, fréquences, tarifs, réseaux, licences, redevances.
L’interconnexion : quand les concurrents doivent malgré tout se parler
L’une des questions auxquelles elle est confrontée illustre parfaitement la complexité de la régulation des télécommunications : l’interconnexion. Un opérateur peut être concurrent d’un autre. Mais leurs réseaux doivent pouvoir communiquer. Un client d’un réseau doit pouvoir appeler celui d’un autre. Derrière ce geste devenu banal se cachent des accords techniques, économiques et juridiques : comment les réseaux s’interconnectent-ils ? À quel prix ? Selon quelles obligations ? Comment éviter qu’un acteur dominant n’utilise son infrastructure pour empêcher l’arrivée ou le développement de concurrents ? La régulation consiste précisément à organiser cette compétition sans empêcher la coopération technique indispensable au fonctionnement du secteur. Salamata Rouamba se retrouve très tôt au cœur de ces discussions.
De l’opérateur au régulateur
En février 2010, un tournant important intervient. Après plus de onze années chez l’opérateur historique, Salamata Rouamba rejoint l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP) comme Conseiller juridique du Président. Elle change de côté de la table. Hier, elle défendait et accompagnait juridiquement un opérateur. Désormais, elle participe au fonctionnement de l’institution chargée de fixer et de faire respecter les règles applicables à l’ensemble du secteur. Cette double expérience constitue probablement l’une des forces de son parcours. Elle connaît les contraintes de l’entreprise. Elle doit désormais intégrer celles du régulateur.
Entre 2010 et 2012, elle participe notamment aux sessions du Conseil de régulation, prépare des avis sur les questions juridiques soumises au Président et contribue aux travaux relatifs au renouvellement des licences 2G des opérateurs GSM arrivées à expiration, notamment à travers la négociation de leurs cahiers des charges.
Elle représente également l’ARCEP dans plusieurs rencontres internationales de régulateurs et participe aux échanges de l’UIT, du FRATEL, de la CEDEAO, de l’UEMOA, de l’ARTAO, de l’UAT ou encore de Smart Africa. La juriste d’entreprise est devenue juriste de la régulation.
Puis la juriste doit comprendre la technologie
Réguler les télécommunications présente cependant une difficulté particulière : le droit court souvent derrière la technologie. Les réseaux évoluent. Les usages changent. De nouveaux acteurs apparaissent. Les modèles économiques se transforment. Et une règle parfaitement adaptée hier peut devenir insuffisante quelques années plus tard. Salamata Rouamba choisit donc d’élargir sa formation.
Entre 2005 et 2006, alors qu’elle travaille encore à l’ONATEL, elle suit à l’École nationale supérieure des télécommunications de Paris une formation spécialisée en régulation des télécommunications, portant notamment sur l’interconnexion et la gestion du spectre des fréquences. Puis, entre 2014 et 2016, elle suit à Télécom ParisTech un Mastère en régulation du numérique (REGNUM), associant les dimensions juridiques, économiques et techniques des communications électroniques. La progression est révélatrice. Elle était juriste. Elle devient progressivement juriste du numérique.
Douze années au cœur des marchés fixe et mobile
En octobre 2012, Salamata Rouamba est nommée Directrice de la régulation des marchés fixe et mobile de l’ARCEP. Elle occupera cette fonction jusqu’en décembre 2024. Douze années pendant lesquelles le paysage des télécommunications burkinabè va profondément évoluer. Les réseaux mobiles se développent. La 3G puis la 4G apparaissent. L’accès à Internet devient progressivement un usage de masse. Le smartphone transforme la relation des Burkinabè au numérique. Les volumes de données explosent. Le mobile money devient incontournable. Et la question n’est plus seulement de savoir si le citoyen peut téléphoner, mais de plus en plus dans quelles conditions il peut accéder à Internet. À la direction de la régulation des marchés fixe et mobile, Salamata Rouamba se trouve au cœur de ces transformations.
Contrôler ce que les opérateurs promettent
L’une de ses responsabilités concerne la couverture et la qualité de service. Avec ses équipes, elle coordonne les opérations de contrôle des réseaux fixes et mobiles, de la 2G à la 4G. Cette mission touche directement le quotidien du consommateur. Car entre la couverture annoncée sur une carte et l’expérience réelle d’un utilisateur, il peut exister un écart. Un réseau est-il effectivement disponible dans une localité ? La qualité des appels est-elle conforme aux engagements ? Le débit Internet proposé correspond-il au service attendu ? La régulation quitte alors les textes juridiques pour aller sur le terrain. Mesurer. Comparer. Contrôler. Puis demander, lorsque cela est nécessaire, des corrections.
Quand le consommateur entre dans la régulation
Le CV de Salamata Rouamba fait apparaître un autre fil rouge : la place du consommateur. Elle est à l’initiative de la mise en place de cadres de concertation entre l’ARCEP et les associations de consommateurs, et les opérateurs de téléphonie mobile ou encore avec les fournisseurs de services à valeur ajoutée. La recherche de solutions liées à l’implantation des pylônes l’amène à créer la concertation avec les collectivités territoriales. Elle coordonne également des enquêtes sur les usages des communications électroniques et sur la perception qu’en ont les consommateurs.
Ce choix traduit une évolution importante de la régulation. Il ne suffit pas d’organiser les relations entre l’État et les opérateurs. Il faut aussi entendre celui qui paie l’abonnement, achète le forfait, subit une mauvaise connexion ou habite dans une zone encore insuffisamment couverte. La régulation devient alors un exercice d’équilibre entre plusieurs intérêts : permettre aux entreprises d’investir et d’innover, assurer une concurrence équitable et garantir au citoyen un service accessible et de qualité.
Le défi de ceux que le marché laisse de côté
Mais que se passe-t-il lorsqu’une localité ne fait pas partie des engagements de couverture et n’est pas suffisamment rentable pour attirer les investissements des opérateurs ? C’est là qu’interviennent les notions de service universel et d’accès universel. Salamata Rouamba a coordonné des projets relatifs à ces questions au sein de l’ARCEP. L’enjeu est essentiel pour le Burkina Faso. Car la transformation numérique ne peut véritablement devenir un outil de développement si elle reste concentrée dans les grandes villes ou dans les zones les plus rentables. Une connexion Internet n’est plus seulement un moyen de divertissement. Elle peut permettre d’accéder à un service administratif, à une formation, à une information agricole, à un paiement numérique, à un marché ou à des connaissances. Dès lors, la question de la couverture devient aussi une question d’aménagement du territoire et d’inclusion.
Identification , infrastructures, tarifs : les batailles invisibles du numérique
Pendant ses années à la direction de la régulation des marchés, Salamata Rouamba travaille sur plusieurs dossiers que le grand public connaît parfois sans en mesurer toute la complexité. La portabilité des numéros mobiles. L’identification des abonnés. Le partage des infrastructures. La tarification des services. La comptabilité analytique des opérateurs. Les modèles de calcul des coûts des réseaux. Le développement du haut débit. Les licences et autorisations. Les services financiers numériques ou mobile money. L’itinérance ou roaming. Autant de sujets qui peuvent sembler très techniques mais qui ont des conséquences directes sur la manière dont un marché fonctionne.
Prenons le partage d’infrastructures. Faut-il que chaque opérateur construise sa propre tour au même endroit ? Dans quelles conditions une infrastructure peut-elle être utilisée par plusieurs entreprises ? Comment fixer les règles pour que le partage favorise les investissements sans fausser la concurrence ? C’est à ce type de questions que se confrontent quotidiennement les régulateurs. Le numérique visible repose sur une immense architecture réglementaire invisible.
Écrire les règles d’un secteur qui n’existait pas encore
La contribution de Salamata Rouamba ne se limite pas à l’application des textes. Elle a également participé à leur élaboration. Et c’est probablement l’un des aspects les plus importants de son parcours. Son CV mentionne sa participation à la relecture de la loi de 1998 portant réforme du secteur des télécommunications, puis à l’élaboration de la loi de 2008 portant réglementation générale des réseaux et services de communications électroniques et de ses textes d’application. Elle contribue aussi aux travaux sur les textes d’application de la loi relative aux services et transactions électroniques, ainsi qu’à ceux concernant la gestion des noms de domaine Internet national .bf. Autrement dit, son travail accompagne le passage progressif d’un monde centré sur la téléphonie à un environnement beaucoup plus vaste : celui des communications électroniques et du numérique.
De la CEDEAO à l’UEMOA, harmoniser les règles au-delà des frontières
Les réseaux ne s’arrêtent évidemment pas aux frontières nationales. La régulation non plus. Salamata Rouamba participe ainsi aux travaux d’élaboration des actes additionnels de la CEDEAO consacrés à l’harmonisation des cadres législatifs et réglementaires des TIC, adoptés en 2007, ainsi qu’aux projets de directives de l’UEMOA sur les télécommunications adoptées en 2006. Elle participe également aux travaux de la CNUCED sur le cadre juridique du commerce électronique et à une commission d’études de l’Union internationale des télécommunications consacrée à la réglementation des télécommunications et des TIC. La juriste burkinabè travaille ainsi sur plusieurs niveaux à la fois : national, sous-régional et international. Car dans une économie numérique mondialisée, une réglementation isolée perd rapidement de son efficacité.
Même la télévision devient une affaire numérique
Parmi les nombreux travaux auxquels elle a contribué, figure également l’élaboration de la loi relative à la Télévision numérique terrestre (TNT) au Burkina Faso. L’exemple montre à quel point les frontières historiques entre télécommunications, informatique et audiovisuel se sont progressivement brouillées. Le téléphone transporte désormais des vidéos. Internet permet d’écouter la radio. Les chaînes de télévision diffusent sur les plateformes numériques. Les infrastructures convergent. Et cette convergence oblige aussi le droit et la régulation à évoluer. La spécialiste des télécommunications doit donc apprendre à penser un univers beaucoup plus large : celui du numérique.
De la régulation des marchés à la stratégie
Après douze années à la tête de la Direction de la régulation des marchés fixe et mobile, Salamata Rouamba change de fonction en janvier 2025. Elle devient Conseiller technique du Secrétaire exécutif de l’ARCEP. Sa mission est désormais davantage stratégique : conseiller et apporter un appui technique au Secrétaire exécutif, contribuer à la définition de la politique générale et des objectifs de la régulation des communications électroniques et coordonner des projets transversaux.
Une évolution logique après plus d’un quart de siècle passé dans le secteur. Elle a connu l’opérateur. Puis le régulateur. Elle a travaillé sur les textes. Puis sur les marchés. Elle a accompagné la 2G, la 3G et la 4G. Elle a vu la téléphonie devenir progressivement Internet mobile. Et aujourd’hui, son expérience est mobilisée dans la réflexion stratégique sur la régulation.
Réguler, c’est courir derrière l’innovation
Son parcours pose finalement une question qui dépasse largement le secteur des télécommunications. Comment écrire des règles pour des technologies qui changent plus vite que les lois ? Hier, il fallait organiser l’interconnexion entre opérateurs téléphoniques. Puis il a fallu encadrer les services Internet. Aujourd’hui se posent les questions liées aux plateformes numériques, aux données, aux services financiers mobiles, au cloud ou à l’intelligence artificielle. Demain en apportera d’autres.
Le métier du régulateur consiste donc à poursuivre un équilibre toujours fragile : ne pas empêcher l’innovation par des règles excessives, sans pour autant laisser la technologie créer des situations contraires à la concurrence, aux intérêts des consommateurs ou aux politiques publiques. Dans cet univers, le droit ne peut plus rester seul. Il doit dialoguer avec l’économie. Avec l’ingénierie. Avec les usages. Avec le marché. C’est précisément cette transformation que raconte le parcours de Salamata Rouamba.
Pourquoi fait-elle partie des 100 Visages du Burkina Digital ?
Parce qu’elle travaille depuis 1998 dans le secteur des télécommunications et des communications électroniques, soit plus d’un quart de siècle passé à accompagner ses transformations.
Parce que son parcours lui a permis de connaître successivement le point de vue de l’opérateur historique, à l’ONATEL, puis celui du régulateur, à l’ARCEP.
Parce qu’elle a participé à des dossiers qui ont structuré le marché burkinabè des télécommunications : interconnexion, renouvellement des licences 2G, couverture et qualité des réseaux 2G, 3G et 4G, partage des infrastructures, haut débit, portabilité, Itinérance, services financiers numériques, service universel, tarifs et protection du consommateur.
Parce qu’elle a contribué à l’élaboration de plusieurs textes qui constituent une partie de l’architecture juridique du Burkina numérique : réglementation des réseaux et services de communications électroniques, transactions et services électroniques, gestion du domaine .bf, télévision numérique terrestre.
Parce qu’elle a également participé aux efforts d’harmonisation réglementaire au niveau de la CEDEAO et de l’UEMOA et représenté le Burkina Faso dans plusieurs cadres internationaux de régulation.
Et parce que son parcours nous rappelle une réalité que l’utilisateur oublie lorsqu’il prend son téléphone : le numérique ne fonctionne pas seulement grâce aux câbles, aux antennes, aux fréquences et aux logiciels. Il fonctionne aussi grâce à des règles. Et derrière ces règles se trouvent des femmes et des hommes qui, depuis des années, travaillent à faire cohabiter innovation, concurrence, investissement et intérêt du consommateur.